Jacques Derrida

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À la mémoire d’une amitié.
Pour Jacques Derrida

Valerio Adami

 Derrida - Valerio Adami

Où retrouver un ami qui n’est plus là dans l’affection, dans l’amour, dans la complicité, dans la reconnaissance, dans tous ces lieux de l’amitié ?

Peut-être dans une nouvelle Carte du Tendre, comme celle de Madame de Scudéry, la carte allégorique qui dessinait les lieux de la tendresse.

Oui, mais si maintenant je repense au parcours de mon amitié avec Jacques et Marguerite, je pense plutôt à des dates, des dates que je retrouve comme des bornes sur la route d’une amitié. Et là, d’emblée, je les associe à Schibboleth [i], où Celan et Jacques ont fixé dans les dates les points pour rappeler et conserver. Voilà pourquoi je repense au jour de notre première rencontre à Paris et, à contrecœur, au jour du dernier salut à l’aéroport de Malpensa.

Jacques et moi, nous nous sommes connus en 1974 et, curieusement, Jacques me l’a toujours rappelé ; on s’est rencontré tout à fait par hasard la veille d’un rendez-vous organisé et fixé. Le poète Jacques Dupin voulait nous proposer de travailler ensemble [ii] à une image qui devait associer le travail d’un philosophe et celui d’un peintre dans un poster à grand tirage. Et donc, le lendemain, lorsque nous nous sommes revus, on a eu le sentiment – et je crois réciproquement – que notre amitié datait déjà de longtemps, à la fois sûre et solide.

Pour ce projet j’avais proposé de travailler sur Glas [iii], livre qui m’avait bouleversé, et comme, dans Glas, Jacques avait pris possession de l’écriture d’autrui, Hegel et Genet, moi je pris possession de la calligraphie de Jacques en écrivant sur le poster comme lui – à la grande surprise de Jacques.

Vous vous souvenez des Affinités électives de Goethe et vous vous rappelez qu’Ottilie s’était mise à écrire comme Édouard pour lui montrer son amour. Aujourd’hui je pense que, inconsciemment, j’ai imité la calligraphie de Jacques, peut-être pour lui offrir mon amitié.

Les adieux, oui, les adieux, nous nous les sommes faits en Italie. La date était le 19 juillet, le lendemain du séminaire sur la Pensée du Tremblement, qui avait eu lieu à la Fondation du Dessin, sur le lac Majeur, créé aussi avec Jacques – séminaire qui a vécu les tremblements et les disputes et qui était devenu, selon Jacques, la préfiguration d’un autre séminaire, dirigé par lui-même, sur le tremblement de la pensée.

Le soir du dernier jour, le séminaire s’est achevé par un concert de musique classique de l’Inde. Je me souviens qu’au moment de prendre l’avion, Jacques m’a rappelé la petite histoire jaïne que j’avais racontée à l’occasion de la présentation du concert. Il y avait des aveugles qui voulaient connaître la forme d’un éléphant : celui qui touchait l’oreille pensait que l’éléphant avait la forme d’un éventail, et celui qui touchait une patte pensait qu’il était comme une colonne.

La dernière chose qu’on s’est dite avec Jacques concernait donc des aveugles – ce qui me ramène à son exposition au Louvre, Mémoires d’aveu­gles, et à un tableau de Ribera, L’Aveugle de Gambazo, que nous avions commenté ensemble.

J’avais beau être au courant de la gravité de la maladie de Jacques, j’ai cependant nié l’idée de ne plus le voir. Moi-même aveuglé, je l’appelai d’Italie le dimanche matin.

 



[i] Voir: DERRIDA, Jacques, Schibolleth, pour Paul Celan, Paris, Galilée (La Philosophie en effet), 1986.

[ii] Consulter à ce propos : HUBERT, Renée Riese, « Derrida, Dupin, Adami : ‘‘ Il faut être plusieurs pour écrire’’ » Yale French Studies, n° 84, 1993.

[iii] DERRIDA, Jacques, Glas, Paris, Galilée (Débats), 1974 ; Denoël/Gonthier (Bibliothèque médiations n° 203 et n° 204), 1981.

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