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«Je n’écris pas sans lumière artificielle»

Jacques Derrida

Interview par André Rollin. Entretien publié dans la revue Le Fou parle n° 21/22 - novembre/décembre 1982.

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Jacques Derrida

 

Rue d’Ulm, École Normale Supérieure, c’est le lieu où enseigne Jacques Derrida, où il laisse sa «trace». Philosophe, écrivain, il creuse, il fixe de livre en livre, le mot «écriture». Sa recherche se trouve dans La Grammatologie, Glas, La Carte Postale, L’Écriture et la différence, Position, Marge.

En début de Glas, - sur la colonne de droite - Derrida écrit: «Chaque petit carré se délimite, chaque colonne s’enlève avec une Impassible suffisance et pourtant l’élément de la contagion, la circulation infinie de l’équivalence générale rapporte chaque phrase, chaque mot, chaque moignon d’écriture. Par exemple, «je m’ec...» à chaque autre, dans chaque colonne, et d’une colonne à l’autre, de ce qui est resté Indéfiniment calculable.»

Derrida, donc.

 

Jacques Derrida: Est-ce que je peux d’abord vous dire quelques mots des raisons pour lesquelles j’ai hésité...

 

André Rollin: Bien sûr.

Jacques Derrida: ... à répondre à ces questions dans ce cadre? D’abord c’était par une sorte de... non pas de méfiance mais de réserve à l’égard d’une certaine imagerie complaisamment entretenue par, et les écrivains d’une part, et ceux qui exploitent cette imagerie.

Il s’agit donc de l’insistance sur les fétiches de récriture, sur un certain type d’environnement que certains écrivains exhibent de manière narcissique. Je n’ai rien contre le narcissisme ni contre le fétichisme en tant que tels, ici, il faudrait en parler longuement et ce n’est pas le lieu, mais c’est la stéréotypie de ce fétichisme-là qui me paraissait un peu ennuyeuse, devenue ennuyeuse disons, et qu’il ne fallait pas trop entretenir. Alors quand vous m’avez dit que vous souhaitiez justement rompre avec cette représentation-là et tout ce qui l’entretenait dans notre culture, je me suis dit, eh bien allons-y!

 

Alors sur quoi vous écrivez, pour commencer?

Jacques Derrida: En ce qui me concerne, effectivement les choses ont beaucoup changé.

 

Aujourd’hui...

Jacques Derrida: Aujourd’hui, j’écris à la fois à la machine et à la main. Quantitativement beaucoup plus à la machine. Par exemple, pour ce qui est des cours, séminaires, conférences, j’écris presque uniquement à la machine. Alors, je suis à ma machine et j’écris à la main à côté.

 

Donc machine et bloc de papier côte à côte?

Jacques Derrida: Alors pour être précis, si vous voulez, j’ai une grande table.

 

De bois?

Jacques Derrida: De bois. Dans un grenier. J’ai deux bureaux, mais le premier, celui que j’utilisais...

 

Il y a un bureau pour la machine et un bureau pour le papier?

Jacques Derrida: Non, pas du tout. Il y avait un bureau pour les deux auparavant, il est devenu trop petit, trop encombré par les papiers, et je me suis réfugié depuis quelques années dans un grenier dans lequel je ne peux pas me tenir debout. Je monte par une sorte de petite échelle de bois et quand...

 

Vous arrivez accroupi dans le...

Jacques Derrida: Non, pas accroupi, ça veut dire qu’il faut que je baisse la tête car il s’agit d’un grenier de petites dimensions et je peux me tenir debout sur un mètre carré, mais dès que j’arrive à l’endroit où j’écris, il faut que je sois assis. Alors, je suis dans un angle, il y a des étagères à livres des deux côtés, une petite table à machine à écrire, une table de secrétaire, c’est-à-dire une table basse pour machine à écrire et à ma droite une grande table de bois sur laquelle il y a des papiers, sur laquelle je prends des notes, je griffonne des choses mais sur la quelle j’écris rarement de manière continue. Donc, pour ce qui est de ces textes courants, à savoir la préparation des cours, de semaine en semaine, je suis donc assis à ma machine avec un fauteuil qui tourne, comme celui-ci.

 

Donc vous allez d’une table à l’autre?

Jacques Derrida: Je me tourne, je suis tantôt à la machine, tantôt tourné vers la table.

 

La différence des textes entre ce qui est écrit à la main et ce qui est écrit à la machine?

Jacques Derrida: Ça, c’est la situation la plus courante, celle de la préparation des cours ou du courrier, enfin un certain type de courrier. Je dois préciser qu’au cours de ces dernières années, trouvant que j’écrivais trop à la machine et que je perdais quelque chose de l’écriture manuscrite, j’ai pris à plusieurs reprises des décisions de... on peut dire de rééducation. Je me rappelle d’ailleurs, il y a peut-être une dizaine d’années, avoir eu une très longue conversation, il faudrait dire discussion, avec Jean Genêt à ce sujet. Jean Genêt, à propos de machine à écrire, me disait que selon lui, il n’était pas possible de bien écrire à la machine. Je lui avais dit que tout en reconnaissant ce qu’il avançait là, tout en en reconnaissant la vérité, je pensais que devait se reconstituer avec la machine, dès lors que la machine n’était plus totalement étrangère, qu’on écrivait facilement et vite à la ma chine, que devait se reconstituer un autre corps en quelque sorte, non pas simplement un rapport abstrait, technique et machinique, mais un autre scénario, une autre continuité, un autre élan et que je ne prétendais pas que ce fût le même corps...

 

Ce n’est pas le même corps?

Jacques Derrida: Ce n’est pas le même corps, mais il y a du corps. Ce n’est pas simplement un rapport d’abstraction, ou un rapport qui viendrait totalement refroidir ce que l’écriture manuscrite garderait vivant, chaud et intact. Il avait d’abord résisté à cet argument puis ensuite, un peu plus tard, il avait pensé que je devais avoir raison, puis en suite une troisième fois, il m’a dit, non, finalement...Ça c’est un souvenir d’une conversation qui a duré toute une nuit auquel je tiens à chaque fois que...

 

Donc le sujet n’est pas si minime que cela?

Jacques Derrida: Non, c’est un sujet qui me préoccupe constamment. Je veux dire que je suis très attentif et très obsédé par ces problèmes de, on peut dire de technique, et de technique du corps en quelque sorte. Je suis comme tous ceux qui font mon métier, qui passent leur vie là-dedans. Auparavant, quand j’ai commencé à écrire, je veux dire à écrire en publiant, je n’écrivais pas à la machine. J’écrivais totalement à la main jusqu’au dernier manuscrit, jus qu’au dernier état du texte. Et puis, peu à peu, la machine a gagné de la place...

 

Et quand c’était la main, c’était stylo, stylo.

Jacques Derrida: Au début, non. Au début, et là c’était il y a vingt ans, à ce moment-là c’était le porte-plume, et l’encre, et l’en crier.

 

Donc le rituel de l’encre...

Jacques Derrida: Le rituel avec une plume tout à fait particulière, je ne m’en sers plus maintenant. C’est une plume, je ne sais pas comment on nomme cette chose-là, avec une sorte de bec par-dessus pour garder l’encre. Donc, je cherchais tout le temps ces plumes-là et je ne pouvais écrire d’une écriture enfin qui ne fît pas de difficultés qu’avec cette plume et ce grand porte-plume. Un grand porte-plume avec un petit levier pour bloquer la plume. Et puis, peu à peu, la machine a gagné de la place. J’écris de plus en plus directement à la machine encore que maintenant encore, pour certains textes, et là ce ne sont plus des textes d’enseignement, pour des textes disons auxquels je tiens d’une autre manière.

 

Vous revenez à la plume?

Jacques Derrida: Je dois livrer à la plume le premier frayage, c’est-à-dire que les premières pages que je recommence un grand nombre de fois, le début des textes est très difficile pour moi, je pense comme pour beaucoup d’autres, mais commencer à écrire c’est très difficile et là je sens que je ne peux pas commencer à la machine. Alors très souvent le rituel est le suivant: je commence à la main, une page, deux pages, trois pages, quatre pages...

 

Sur des grandes feuilles blanches?

Jacques Derrida: Sur des grandes feuilles blanches format machine, et puis si ça ne me satisfait pas, je recommence.

 

Vous faites plusieurs débuts? sur différentes pages?

Jacques Derrida: Plusieurs débuts que je recommence.

 

La page n’est pas remplie entièrement?

Jacques Derrida: Quelquefois la page est remplie, trois ou quatre pages remplies, et puis je recommence. Ça, c’est le moment de l’insatisfaction, du patinage, ce sont des moments très douloureux, très angoissants, avec le sentiment de l’impossibilité. Là, c’est impossible...

 

Après vous reprenez votre texte que vous retranscrivez sur la machine.

Jacques Derrida: C’est cela. Ça ne veut pas dire qu’ensuite c’est continu. Alors ensuite il y a plusieurs brouillons à la ma chine. Mais en général, une fois les quelques premières pages lancées, si l’on peut dire, où le schéma ou la perspective du texte d’ensemble s’est annoncé comme possible, à ce moment-là je continue à la machine.

 

Et vous tapez, deux doigts, trois doigts, rapidement?

Jacques Derrida: Ça c’est assez difficile à décrire pour moi parce que je n’ai jamais... j’ai appris empiriquement, il y a très long emps, il y a trente ans aux États-Unis, j’avais passé une année aux États-Unis et j’ai dû pour des raisons alimentaires, comme ça, taper un très long texte. Et c’est là que j’ai appris sur une petite machine américaine et pendant longtemps j’ai dû acheter mes machines aux États-Unis parce que le clavier était de type international. Donc, je ne savais taper qu’avec trois ou quatre doigts, je ne saurais pas vous le décrire maintenant, sur ce clavier inter national vous savez les lettres ne sont pas disposées comme sur le clavier français. Et puis il y a deux ou trois ans, j’ai trouvé que cette situation était absurde, devoir aller aux États-Unis, profiter d’un voyage’ en Amérique pour acheter une petite Olivetti, j’ai décidé de faire le travail nécessaire pour m’habituer au clavier français et j’ai acheté une machine électrique. Donc, je suis passé à la machine électrique sur clavier français il y a trois ans, c’était pour La Carte Postale. La Carte Postale a été écrite sur une machine électrique à clavier français pour la première fois. Et je tape très vite. Malgré donc cette expérience routinière, je suis arrivé à taper extrêmement vite. Pas très bien, pas très proprement, mais très vite. Alors, une fois que la chose est partie, là, je fais plusieurs brouillons, brouillons machine, que je corrige à la main.

 

La plume revient pour corriger?

Jacques Derrida: Alors maintenant il n’y a plus de plume, il y a un stylo, je me demande si ce n’est pas le même que celui que vous avez. Je ne peux plus écrire qu’avec cette chose-là que j’ai trouvée il y a deux ans qui s’appelle Pilot Fineliner. C’est le seul instrument qui me convienne, c’est-à-dire avec lequel j’ai l’impression que mon geste spontané n’est pas gêné par l’instrument. Et où je reconnais mon écriture et où je peux la lire, parce que oui, il faut dire que depuis mon enfance j’ai une écriture que tout le monde s’accorde pour trouver difficile à lire. Et elle m’était devenue à moi-même difficile à lire. C’est un avantage de la machine pour moi. C’est que quand j’écris dans une espèce d’urgence chaque mot est à peine formé et au bout d’un certain temps, j’ai du mal à me relire moi-même.

 

Mais est-ce que vous ne vous reconnaissez pas plus, Jacques Derrida, dans votre écriture manuscrite que dans l’écriture machine, justement à un moment il y a peut-être un regret ?

Jacques Derrida: Bien sûr, enfin à un certain type d’image, oui. Et c’est pour certains textes auxquels je tiens ou je voudrais tenir d’une manière particulière que j’essaie la rééducation dont je parlais tout à l’heure. Alors, par périodes plus ou moins longues, je reviens pour des notes personnelles en vue d’un livre inaccessible, je reviens à des carnets et à l’écriture à la main avec ces petits pilotes « fineliner » alors je peux comme ça écrire longtemps...

 

Et toujours dans le même lieu, vous ne quittez pas votre grenier pour écrire?

Jacques Derrida: Oui, c’est là que ça se passe le plus souvent, mais il m’arrive d’écrire dans la pièce du bas, mon ancien bureau, mais de moins en moins souvent. Ici, par exemple, je ne travaille jamais.

 

Ici, à l’École Normale?

Jacques Derrida: Ici, à l’École Normale, je ne travaille jamais, enfin je n’écris jamais. Il m’arrive de le faire par périodes en voyage, il peut m’arriver d’écrire en train ou en avion. Je me rappelle, par exemple, il y a deux ans, c’était une certaine période où, comment dire, ce qu’on appellerait une urgence, ou envie d’écrire était plus manifeste, il m’est arrivé d’écrire pendant tout un voyage en avion pour les États-Unis. Ou en voiture aussi.

 

En voiture?

Jacques Derrida: Non, je n’écris pas en conduisant! Il m’arrive de griffonner des choses...

 

Vous avez un carnet fixe ?

Jacques Derrida: J’ai essayé toutes sortes de dispositifs, carnet fixé, petits bouts de papier, en général ça ne dure pas, je ne suis pas organisé. J’ai constamment des résolutions de nouvelles organisations, de petits bouts de papier, de crayons dans la voiture, à un moment donné même je pensais avoir un petit magnétophone dans la voiture pour, pas seulement pour des choses d’écriture grave comme celles dont on parle peut-être maintenant, mais aussi bien pour des aide-mémoires et des choses pareil les, mais je n’ai jamais réussi à le faire, mais je rêve tout le temps d’organisations techniques de ce type-là.

 

Il vous est arrivé de vous arrêter dans un parking pour écrire? parce que vous aviez une idée qui arrivait ?

Jacques Derrida: Non, mais de souhaiter... non, pas d’idée, je n’ai pas d’idée, c’est quelquefois il y a un mot comme ça, un ou deux mots, que j’ai envie de noter pour ne pas perdre le mot plutôt que l’idée. Alors là, non, je ne m’arrête pas dans un parking, mais il peut m’arriver de souhaiter un petit embouteillage ou un feu rouge qui me permettrait de noter un mot.

 

Racontez-nous un peu ce grenier. Comment il est? La table, est-ce qu’il n’y a que du papier, des livres, il n’y a rien d’autre?

Jacques Derrida: En fait, voilà, il est petit ce grenier, mais je l’ai fait remplir d’étagères, il y a des livres tout autour. C’est une espèce de mansarde, comment on appelle cela? C’est ce qu’il y a sous le toit avec deux lucarnes.

 

Il y a le ciel au-dessus de vous alors?

Jacques Derrida: Que je ne vois pas. Il y a une espèce de petite fenêtre qui ouvre vers le haut. Donc, la lumière tout le temps. Je ne peux travailler, ça fait partie de ma pathologie personnelle, je ne peux écrire que si il y a une lumière artificielle. Et là, même quand il fait jour, même en plein jour.

 

Toujours la lumière allumée?

Jacques Derrida: Toujours une lampe.

 

Qui éclaire votre papier?

Jacques Derrida:Qui éclaire le papier, la machine, et ça je...

 

C’est le premier geste que vous faites quand vous vous mettez à écrire?

Jacques Derrida: Oui. Et même dans la pièce du bas qui était normalement lumineuse, il faut une lumière artificielle supplémentaire.

 

Vous n’écrivez pas sans lumière artificielle?

Jacques Derrida: Je n’écris pas sans lumière artificielle. Ça s’est installé comme ça, ça s’est fait comme ça, j’ai toujours l’impression que la lumière manque. Et ce grenier, par exemple, l’interrupteur se trouve en bas, hors du grenier, c’est-à-dire qu’avant de monter, j’allume.

 

Vous montez dans votre grenier vraiment tous les jours?

Jacques Derrida: Les jours où je ne suis pas obligé de venir à Paris sont des jours malheureusement assez peu nombreux. A ce moment-là, en effet, je monte dans mon grenier.

 

Et vous y restez de longues heures?

Jacques Derrida: Non. Je travaille par brèves séquences.

 

A peu près combien de temps?

Jacques Derrida: C’est difficile à dire, je ne reste jamais assis à la machine plus d’un quart d’heure, vingt minutes. Il faut que je me lève, que je fasse autre chose.

 

Et comme le grenier est très bas vous êtes obligé de redescendre?

Jacques Derrida: Oui. Ou je redescends ou je fais autre chose dans le grenier, mais je n’écris pas par séquences ou pulsions longues. Plus la chose m’intéresse ou me requiert...

 

Plus vous quittez votre siège...

Jacques Derrida: Plus vite j’interromps. Voilà, je reste de manière plus durable à la machine, quand le travail est fait, quand je suis en train par exemple de retaper pour une version à peu près définitive, alors là le travail est fait et je retranscris ou je retape, à ce moment-là je peux avoir la patience de rester une heure ou deux. Mais quand j’écris un texte sous sa première forme, alors là je dirais que mieux ça va et plus c’est bref.

 

Donc vous pouvez aller là-haut à n’importe quel moment de la journée. Il n’y a pas un rituel, le matin, le soir?

Jacques Derrida: Non. Je n’y vais à peu près jamais le soir, je travaille mieux le matin, effectivement. Immédiatement au lever, après un café, c’est le moment favori, disons. Après le déjeuner, c’est difficile, il n’y a que quand je suis chez moi que je peux travailler l’après-midi aussi, le soir c’est exclu. Je n’ai jamais travaillé le soir, c’est impossible.

 

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