Jacques Derrida

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Philosophie des États Généraux

Jacques Derrida

Prononcé à l’ouverture des États Généraux qui réunirent plus de 1.200 personnes à la Sorbonne, paru dans Libération du 20 juin 1979, puis dans États généraux de la philosophie (16 et 17 juin 1979), Flammarion 1979.

 Les états génÈraux de la philosophie en juin 1979. Jacques Derrida aux côtés de Vladimir Jankélévitch

(Je demande la parole dès maintenant pour dire quelques mots — je crois qu’il le faut — de la préparation, voire des prémisses de ces États Généraux. Je le fais bien entendu à titre personnel, en tant que l’un des membres, parmi beaucoup d’autres, d’un comité de préparation dont les séances de travail ont été absolument ouvertes et les participants plus nombreux et plus divers encore que ne le laisse penser une première liste rendue publique dès le premier jour. Au sujet de ce qui a précédé et préparé la réunion d’aujourd’hui, nous vous devons quelques informations ou explications. Celles que je vous proposerai, de mon propre point de vue, n’engagent que moi et ne m’engagent d’ailleurs qu’en tant et pour autant que j’ai pris part à ces premiers travaux.)

 

Ces États Généraux de la Philosophie devraient marquer un événement.

Après lequel, comme on dit parfois, «rien ne sera plus comme avant».

On ne fixe pas de conditions aux événements. Par définition. Mais comme, à elle seule, la tenue de ces États Généraux a déjà la portée d’un événement, on peut dire dès maintenant et quel qu’en soit l’avenir, qu’il aura eu lieu à une condition. A une condition au moins. Laquelle?

A la condition de n’appartenir à aucune instance particulière. Je ne dis pas à personne, mais à aucune personnalité individuelle ou collective, à aucune figure ou configuration nommable, à aucun groupe déjà légitimement ou légalement constitué, institution de recherche ou d’enseignement, ordre hiérarchique et professionnel, association corporative, syndicat ou parti politique. Des États Généraux doivent se constituer et débattre eux-mêmes de leur propre légitimité.

Je ne rappellerai pas ici tous les paradoxes politiques auxquels entraîne la logique d’une telle situation. Ces paradoxes, nous faisons métier de les connaître. Ainsi, par exemple, certains d’entre nous ont dû ou cru pouvoir se constituer provisoirement en porte-parole et se faire les médiateurs responsables, en quelque sorte, de l’appel que des États Généraux se seraient comme lancé à eux-mêmes et auxquels certains auraient donc été les premiers à répondre. Il a bien fallu en effet que certains d’entre nous aient pu se réunir, prétendant percevoir, entendre et traduire à leur manière un premier appel. A partir de là, ils ont cru devoir prendre ce qu’on nomme l’initiative ou la responsabilité d’une organisation des États Généraux. Pour une part - qui fut parfois lourde - cette organisation resta technique et neutre. Mais elle ne pouvait l’être de part en part, il ne serait ni sérieux ni honnête de le nier. Une interprétation et des anticipations étaient déjà à l’œuvre et c’est à leur sujet que je voudrais risquer quelques propositions brèves, schématiques et donc d’autant plus offertes à la discussion.

Le comité de préparation a seulement essayé - ce fut pour lui une règle et je crois pouvoir en témoigner — de traduire fidèlement les signes d’un large consensus virtuel.

A ce consensus les membres du Comité avaient bien entendu leur part, ils en donnaient eux-mêmes des gages, quelle que fût d’ailleurs leur philosophie des États Généraux, leur philosophie du consensus ou des signes, voire leur philosophie de la philosophie.

Et pour faire droit aux conditions de cet accord virtuel, ils ont essayé de respecter les différences, voire les différends qui pouvaient d’autre part séparer tous ceux qui viendraient ici se rassembler.

La certitude commune et implicite était, me semble-t-il, la suivante: dans la situation présente, ce consensus ne trouverait à s’affirmer en tant que tel, il ne s’avancerait comme tel dans des engagements pratiques, effectifs et efficaces, que dans la mesure où il se rendrait en droit indépendant des instances constituées que je viens de nommer, qu’elles soient d’ordre pédagogique, professionnel, corporatif, syndical ou politique, et caetera (et sous cet «et caetera» on pourrait ranger quiconque, individu ou groupe, serait tenté d’utiliser ces États Généraux comme base, studio ou théâtre d’appoint). Que ces instances puissent aussi, d’autre part, prétendre à la compétence, à la légitimité, voire — il en est encore temps — à l’efficacité dans tel ou tel domaine déterminé, qui le contestera? Il est possible et normal que beaucoup parmi nous se sentent représentés par ces organisations et le déclarent ici même. Il est souhaitable - pour des raisons évidentes sur lesquelles je reviendrai - que les engagements que les États Généraux seront amenés à prendre demain puissent recevoir l’approbation et ensuite le soutien de telles organisations. C’est plus que souhaitable, bien entendu. Mais il ne me paraît pas souhaitable que, en fait ou en droit, nos engagements soient subordonnés, fût-ce implicitement, à l’accord de ces organisations. Pour elles comme pour nous la liberté et l’indépendance devraient être, me semble-t-il, entières. C’est même la condition de solidarités éventuelles et que je considérerais, pour ma part, dans certaines limites, comme indispensables.

Car le consensus, pour l’appeler ainsi, semble déborder largement les frontières de ces organisations légitimes; il ne s’y sent pas strictement ni exhaustivement représenté, en particulier pour ce qui commande de transformer d’urgence une situation inacceptable. Ce consensus, s’il doit exister, semble s’annoncer au-delà d’un certain nombre de partages philosophiques ou politico-idéologiques.

Est-ce à dire qu’il reste philosophiquement neutre ou a-politique? Nullement.

Il correspond sans doute à une nouvelle prise de position, à une nouvelle prise de parti philosophique et politique, même si elle ne se reconnaît plus dans la reproduction des codes, et encore moins des stéréotypes en usage. Cette reproduction serait au contraire la marque la plus visible et la plus sinistre des limites dans lesquelles on voudrait enfermer le débat philosophique — le débat pour la philosophie, ou quant à la philosophie (en elle, autour d’elle, dans ses institutions et hors d’elles) -, limites dans lesquelles on voudrait nous laisser nous débattre et que nous voulons abattre.

Un tel consensus, s’il existe ou s’il reste à venir, on peut le vouloir très large mais il ne sera pas une unanimité ou une volonté générale. Il s’agirait plutôt aujourd’hui d’un large front et d’un autre front. Peut-être y va-t-il de ce que dans une tradition que nous connaissons bien on a appelé «le besoin de philosophie» ou «l’intérêt pour la philosophie».

Intérêt pour la philosophie, intérêt de la philosophie, cela ne désigne pas le goût particulier pour un type d’exercice, une expertise ou une discipline, la vocation du spécialiste ou le culte, respectueux jusqu’au fétichisme apeuré, pour tout ce qui a nom philosophie, pour la tradition philosophique, voire pour une philosophie. L’intérêt pour la philosophie, s’il y en a, c’est une affirmation qui ne connaît d’elle-même, en elle-même, aucune limite. S’il y en a, elle est inconditionnée. Voilà ce que peut-être il faut ici tenter de penser.

Or quand dans une situation historique donnée, des forces sociales, une nation, une organisation étatique, voire — et nous aurions gravement tort de le négliger aujourd’hui — une organisation inter-étatique en viennent à limiter ou, pratiquement, à interdire l’affirmation de cet intérêt pour la philosophie, ce n’est pas la philosophie en général qui se trouve réprimée par de la barbarie non philosophique. C’est plutôt le signe d’un nouveau conflit entre des forces, des fractions ou des alliances de forces. Et c’est cette configuration qu’il nous faut analyser, dans ses grands types et ses longues séquences aussi bien que dans ses traits les plus inédits et le plus finement actuels. De ces forces, le discours philosophique est toujours partie prenante, et toujours différemment. Partie prenante, cela signifie au moins qu’il ne les exprime, réfléchit ou représente pas plus simplement qu’il ne les met en mouvement. Le rapport est autre.

Pour analyser ou tenter de transformer la situation de la philosophie et de son enseignement, comme de son contexte général, en France, en Europe et au-delà, nous disposons bien entendu de toutes sortes de schémas. Je n’en déduirai pas tous les types mais je rappellerai que dans chacun de ces schémas une philosophie et une interprétation du philosophique se trouvent engagées. Pour comprendre et combattre l’offensive organisée contre la philosophie en France, des instruments conceptuels, des leviers d’analyse ont été mis à l’épreuve de certains précédents historiques. Et, ces dernières années, quelques-uns parmi nous, seuls ou dans des groupes de recherche, les ont utilisés et surtout déplacés. Mais je crois que ces États Généraux iraient à l’échec si, dans les discours qui s’y tiennent, dans les analyses, les résolutions pratiques, les modes d’intervention, de résistance ou d’affirmation, ils ne se réglaient pas sur la singularité irréductible, sur la nouveauté essentielle de notre situation, et dans son moment intraphilosophique et dans son espace historique général. Si, par certains traits, ce moment peut rappeler, comme on l’a souvent dit, et justement, l’étranglement de la philosophie sous le second Empire ou sous l’Occupation, voire d’autres manifestations analogues hors de France, sous des régimes identiques ou différents, cette situation-ci en diffère aussi nettement par certains caractères originaux que nous ne devons pas méconnaître. Et les reconnaître n’est pas facile, cela devrait mobiliser des analyses socio-économiques nouvelles, des problématiques politiques autres, des ouvertures en direction d’objets que les philosophes professionnels n’ont pas été préparés à étudier; je pense ici en particulier à ce qu’on rassemble très vite sous le nom générique de «media» et de «pouvoir des media». Pourvu qu’on ne s’en tienne pas à la représentation théâtrale, fût-elle apparemment critique ici ou là, que les «media» se donnent d’eux-mêmes, à travers certains de leurs numéros les plus réussis ou de leurs champions les plus doués, il y a là, dans la techno-politique des télé-communications, un enjeu incontournable, un enjeu aussi philosophique, très nouveau dans certaines de ses formes, de ses opérations, de son évaluation, de son marché et de sa technologie.

Mais si nouvelles et si nécessaires qu’elles doivent être, toutes ces analyses ne nous dispenseront pas d’une interprétation affirmative du rapport à la philosophie et du rapport de la philosophie à elle-même, si quelque chose de tel existe. Autrement dit, à travers toutes les questions dont nous aurons ici à débattre (questions institutionnelles, techniques, professionnelles, pédagogiques, socio-économiques, etc.), nous devrons, me semblet-il, entendre et laisser résonner les grandes questions de la philosophie et de la pensée, de la forme présente de leur destination non moins que de leurs commencements et recommencements.

En deux mots: qu’est-ce qui se dit et se fait aujourd’hui au nom ou sous le nom de la philosophie? Et quant à la philosophie? Et quant à la pensée? Qu’est-ce qui s’enseigne, doit ou peut encore s’enseigner sous ce nom, en ce nom et quant à ce qui se présente sous ce nom?

Si l’expression d«États Généraux» s’est vite imposée à nous au moment d’appeler cet événement, c’est sans doute, plus ou moins explicitement, pour marquer qu’il y avait là à inaugurer.

On dira que la référence aux États Généraux est bien traditionnelle: avant la Révolution française, ils furent souvent le lieu de revendications hiérarchisantes et conservatrices; puis ces dernières années, certains colloques se sont parés un peu vite de ce titre de noblesse révolutionnaire. Et pourtant, malgré ces risques, il s’est imposé à nous. Nous avons aimé, en riant un peu, soulever la citation peut-être disproportionnée de cette grande houle révolutionnaire.

Et puis, quoi que nous pensions les uns et les autres, en dernier lieu, de l’Aufklärung et de la Révolution de 1789, je trouve pour ma part dans un certain procès qu’on lui fait aujourd’hui ici ou là (procès souvent confus, pressé, avantageux) l’un des signes de cet obscurantisme haut parleur dont il faudra bien que nous débattions ici en surmontant nos répugnances.

Surtout: appeler à des États Généraux, s’appeler de ce nom, c’était éviter un certain nombre de titres qui tous auraient renvoyé à ces formes de rassemblement et à ces codes institutionnels dont je parlais à l’instant. Des États Généraux ne devraient être, en effet, ni un meeting de protestation avec tribuns et tribunes, ni un congrès politique, ni un colloque de spécialistes, ni les assises ou l’assemblée générale d’un corps constitué, légitime et agréé, quel qu’il soit. Si les États Généraux de 1789 ont rompu avec ceux qui les avaient précédés, c’est qu’ils ont inauguré en se proclamant assemblée nationale puis constituante, remettant radicalement en jeu l’ordre ou les ordres qui les avaient auparavant constitués. S’il y eut événement, ce fut à la mesure de ce projet éminemment philosophique d’autofondation ne s’initiant que d’elle-même et sans référence aux garanties, hiérarchies ou légitimités antérieures.

Je ne sais pas si, pour la philosophie, ce geste a un sens ou une chance aujourd’hui (et je ne m’avancerai pas, du moins pour l’instant, ici, vers le fond de ce problème). Mais je crois, à vrai dire je suis sûr que, mutatis mutandis, une telle idée, le principe d’une ambition analogue est audible dans l’Appel pour des États Généraux de la Philosophie.

Par exemple le mot «affirmation» le donne à entendre au moins à trois reprises.

Or si, au cours de ces deux journées et au-delà de ces deux journées, nous devons ne perdre de vue aucune des données concrètes, des prémisses conjoncturelles, des nécessités empiriques et tactiques de notre action, des contraintes de toute nature avec lesquelles il faudra compter jusque dans le détail, nous ne pourrons le faire et cela ne méritera d’être fait qu’à la mesure de ce que j’appellerai traditionnellement l’Idée, le grand principe qui vient s’affirmer dans l’Appel.

Cette affirmation, nous l’entendons, mais il n’est pas sûr que nous l’entendions tous et toutes de la même manière. Car elle n’est pas claire. Et d’une certaine manière il devait en être ainsi. Une certaine réserve énigmatique devait demeurer qu’il ne faut pas confondre avec une équivoque manipulable. Cette réserve lui vient peut-être de ce qui reste essentiellement indécidé aujourd’hui dans la destination de la philosophie.

Les signes de cette indécision se concentrent dans le prologue de l’Appel, nulle part ailleurs. Aucune indécision par exemple dans la brève démonstration dite du «Tableau noir» ou dans les exigences minimales formulées «Pour commencer» . Ce qui se trouve schématiquement mais clairement rassemblé dans ces deux derniers documents me paraît relever de la démonstration objective et chiffrée. Il est incontestable que l’enseignement et la recherche philosophiques se dégradent et se dégraderont de façon accélérée jusqu’à l’atrophie et l’asphyxie irréversible si on laisse jouer les dispositifs mis en place par l’actuel gouvernement, par ceux qui l’ont précédé et par les forces, les fractions ou alliances de forces qui les soutiennent. Il est incontestable que ce processus — qui ne signale pas seulement un mauvais danger pour la philosophie mais pour l’ensemble du système éducatif et de la société — ne sera interrompu qu’aux conditions que nous définissons au moins pour le court et le moyen terme: par exemple l’augmentation du nombre des enseignants et donc des étudiants et des chercheurs, la redéfinition des «besoins» et des effectifs minimaux par classe, l’horaire minimal de quatre heures pour tous les élèves des lycées de toutes catégories, le maintien de la philosophie et des professeurs de philosophie dans les Écoles normales d’instituteurs, l’extension de l’enseignement philosophique au moins à tout le second cycle des lycées et dans l’Université hors des sections de philosophie, l’extension avec toutes ses conséquences, qui ne se réduisent ni à la philosophie ni même à l’école. Cette dernière revendication - l’extensionest légitime, vitale, décisive et le nombre impressionnant de ceux qui ont souscrit à cet appel, comme de ceux qui participent ou se font représenter à ces États Généraux, permet de mesurer le chemin parcouru depuis le moment où certains affectaient de juger cette extension utopique ou dangereuse. Il n’y a rien qui ne soit démontrable dans les deux documents joints à l’Appel. Si nous voulons être conséquents, nous y ajusterons sans faillir et quoi qu’il arrive des exigences intraitables et des déterminations tranchantes.

Naturellement, ce caractère démonstratif, ce recours à l’objectivité la plus têtue ne pouvait pas caractériser l’Appel lui-même, notamment dans son prologue. Ce n’était, me semblet-il, ni possible ni souhaitable. Une affirmation y est avancée et une affirmation ne démontre pas sur le même mode. Elle engage, elle décide, elle prononce — ici pour la philosophie. Oui à la philosophie.

Mais elle ne peut plus aujourd’hui le faire d’un trait, d’un trait simple et indivisible. Nous ne sommes plus assez jeunes, ni la philosophie, pour qu’une telle affirmation militante soit de notre part simple, allègre, sans pli, fraîche et néophytique. S’il y a lieu de ré-affirmer, c’est à un moment très singulier, très surchargé de l’histoire, de l’histoire de la philosophie, de cette société, de ses institutions et de ses structures pédagogiques.

La philosophie, nous n’oublions pas toutes les eaux qui sont passées sous ce nom. Depuis longtemps nous ne sommes plus prêts à nous y embarquer sur n’importe quel bateau et nous ne croyons plus à ce qui s’y gonfle de la dernière pluie, surtout quand c’est pour nous faire le coup sommaire de la source la plus pure et la plus archaïque. Et la mémoire vigilante, rigoureuse, critique de cette histoire de la philosophie ne signifie pas forcément, pour la ré-affirmation dont je parle, alourdissement ou vieillissement. Ce peut être, si du moins elle en a la force, le contraire.

Il reste donc que l’Appel s’ouvre sur une affirmation et une indécision. Il n’a donc pas le même caractère démonstratif que les deux documents qui le suivent. D’où certaines questions auxquelles je voudrais tenter de répondre.

Le prologue de l’Appel a une résonance un peu optimiste, voire, pourquoi le nier, triomphante. Il allègue un certain nombre de signes qui viendraient attester la vie, la jeunesse et la diversité de l’exigence philosophique dans ce pays et dans le monde. Certains d’entre nous en ont été gênés (parmi ceux qui ont globalement approuvé notre geste et même parmi ceux, dont je suis, qui ont pris une part, disons, assez active à la rédaction de ce texte). Par quoi ont-ils été gênés? Par une certaine formulation qui pourrait laisser entendre que de tous les signes allégués il n’y avait qu’à se réjouir, et notamment des signes venus de l’édition (sous-entendu en général), de la presse écrite et parlée (sous-entendu en général), de la télévision (sous-entendu en général).

Or il va de soi, et nous le savons trop, que les choses sont loin d’être aussi simples. Aujourd’hui, ni parmi les philosophes un peu éveillés ni parmi ceux qui sont un tant soit peu déniaisés et entraînés au discernement dans ces domaines (édition, presse, télévision), personne n’oserait témoigner de la vitalité ou de l’exigence philosophique en invoquant une bonne partie, la majeure partie, on peut le dire, de ce qui s’exhibe depuis quelque temps sur le présentoir le plus en vue, de ce qui se réclame bruyamment de la philosophie dans toutes sortes de studios où depuis une date relativement récente et très déterminée les plus hauts parleurs se sont vu confier les hautparleurs sans se demander (dans le meilleur des cas) pourquoi tout à coup on leur abandonnait colonnes et antennes pour parler ainsi et dire justement cela.

En pensant à ce qui domine la scène ou le marché, à ce qui si souvent — je ne dis pas toujours et il faudrait bien sûr raffiner, différencier, multiplier les types d’analyse, et j’espère que, ici, nous commencerons à le faire -, à ce qui si souvent peut s’y produire et envahir l’espace de son indigence naïve et précritique, ignorante jusqu’à la barbarie, complaisante et jubilante jusqu’à la bouffonnerie, ou parfois, pour nous, pour moi en tout cas, impardonnablement ennuyeuse, on peut en effet être gêné d’avoir l’air d’en tirer argument pour prouver l’essor de la philosophie. Et telle n’était pas simplement l’intention des rédacteurs de l’Appel.

Voici en quelques mots le principe de l’analyse qui m’a, pour ma part, convaincu de souscrire à cet Appel, et de prendre part à sa rédaction sous cette forme. Bien sûr cette forme n’est pas parfaite, elle est nécessairement trop brève, elliptique, simplifiante. Je ne la défendrai pas pour elle-même et dans sa lettre mais seulement dans sa logique implicite. D’ailleurs l’Appel n’était pas destiné à engager d’avance les États Généraux et à s’en faire approuver a priori; il est soumis ici même à la discussion.

En premier lieu il ne s’agissait pas pour nous, vous vous en doutez bien, d’applaudir au contenu et à la qualité de tous ces signes équivoques, notamment de ceux qui ronflent ou qui ronronnent à la une. Personne ne le demande et rien dans l’Appel ne me paraît y inviter. Cela dit, ce sont des signes ou des symptômes que nous aurions tort de négliger et qui doivent être interrogés sur toutes leurs portées; c’est-à-dire sur des portées et selon des critères et des modes de questionnement auxquels nous ne sommes pas tous également préparés. Les critères intra-philosophiques, d’autres diraient proprement philosophiques, qui pourraient souvent nous dicter, quand la gaieté vient à manquer, les évaluations les plus impitoyables - et à vrai dire les plus sombres, les plus désespérées — à la lecture ou à l’audition de telle ou telle performance, ces critères concernant la qualité philosophique de ces messages ne donnent certainement pas la mesure essentielle de ce qui se passe – et même de ce qui se passe quant à la philosophie. A la suite de transformations ou de bouleversements de toutes sortes, dans la sociologie de l’école et hors de l’école, dans le paysage idéologique et philosophico-politique de ce pays et du monde, dans la technologie de l’information, le recours à quelque chose qui ressemble encore à la philosophie se manifeste largement dans des lieux sociaux, sous des formes et selon des normes qui débordent largement l’espace de la compétence professionnelle qui n’a d’ailleurs jamais été à cet égard au-dessus de tout soupçon et qui possède aussi, à l’ancienne mode, ne l’oublions pas, des pouvoirs d’évaluation, de promotion, de sélection, et même ses petits «médias» de poche, qui possède donc des pouvoirs, des leviers professionnels et éditoriaux très concentrés, dont l’analyse critique ne doit pas être, de notre part, complaisante. Que cet espace de la compétence professionnelle soit débordé, et avec lui l’espace social qui fournissait traditionnellement en France la majorité des philosophes de profession, qui peut sérieusement le regretter?

Un tel regret ne serait pas seulement triste, réactif, négatif, il serait totalement vain. Ce processus est et doit être irréversible. Mais il ne nous dispense pas de nous demander quelles sont les conditions profondes et multiples de cet élargissement et des effets étranges qu’il est en train de produire. Nous aurions gravement tort d’ignorer que si nous sommes souvent choqués ou indignés par certains de ces effets, c’est parce que, jusque dans notre corps, nous vivions notre rapport à la philosophie derrière des filtres sélectifs très protecteurs, dans des laboratoires dont le conditionnement social, politique et philosophique mérite autant d’être interrogé que celui qui produit aujourd’hui, à la une, de la philosophie ou quelque chose qui garde malgré tout une ressemblance avec de la philosophie.

Mon hypothèse, je le dirai brutalement d’un mot, sans plus pour le moment, c’est celle d’une filiation entre la machinerie dominante d’hier et la machinerie dominante d’aujourd’hui, une filiation presque directe, naturelle sinon légitime (comme on dit dans les familles) et en tout cas pour l’essentiel largement homogène. Hier les processus d’évaluation, de légitimation, de promotion, de sélection, de hiérarchisation, de marginalisation aussi, auraient appelé - appellent car ils sont encore vivaces et concentrés - une vigilance critique et sans répit. Je ne crois pas pour ma part que les productions philosophiques autorisées et légitimées par les appareils officiels (d’hier et d’aujourd’hui) constituent, dans leur ensemble, bien sûr, la référence irréprochable du haut de laquelle nous pourrions dédaigner ce qui passe pour philosophie ou ce qui se passe de philosophie hors de l’enceinte scolaire et universitaire.

Aujourd’hui, demain ou après-demain, les Etats Généraux devraient donc, me semble-t-il, interroger sur toutes ses portées (philosophiques, politiques, nationales ou non) l’étendue de ce recours massif aujourd’hui à quelque chose qui garde, malgré les simplifications grossières, les complaisances et les faiblesses, une ressemblance lointaine mais certaine à quelque chose comme la philosophie.

Si j’insiste, parmi toutes ces tâches nécessaires, sur celle qui concerne le fonctionnement du marché, la techno-politique des «médias» et de ce que le gouvernement administre sous le nom de «Culture et Communication», c’est justement parce que l’Appel s’est, plus ou moins prudemment, référé aux signes en provenance de ces lieux.

Ce travail sur la techno-politique des médias, il est à souhaiter qu’il fasse désormais partie de plein droit, disons-le encore, de la «formation philosophique» à venir. Un tel travail a commencé ici ou là, avec des styles et des résultats très divers. Il convient peut-être non seulement d’en étendre et systématiser le programme, d’en diffuser les résultats mais aussi d’éviter qu’il ne se laisse trop facilement réapproprier jusqu’à devenir source de plus-value supplémentaire pour le dispositif analysé lui-même et pour ceux qui s’y prêtent; car nous sommes en passe de voir les travaux qui se présentent, en tout cas, comme des machines de guerre contre la techno-politique des «médias», réinvestis, surexploités, voire gadgétisés par les appareils, parfois par les agents mêmes qui se trouvent d’abord visés. Il y a là un critère assez sûr pour mesurer l’efficacité des travaux critiques.

Or à l’égard de tous ces symptômes, que dit l’Appel?

Il parle de «contraste». Entre toutes les manifestations d’un essor ou d’une exigence philosophique, y compris le déferlement à la une d’un n’importe quoi néophytique qui n’est jamais n’importe quoi, entre cette abondance criante hors de l’école et de l’Université d’une part et d’autre part l’étranglement de la recherche et de l’enseignement, il y a un contraste.

Pas une contradiction, un contraste.

L’hypothèse que nous pouvons discuter ici serait donc la suivante. Non seulement il n’y a pas en cela de contradiction mais tous les signes d’une politique cohérente, que sa cohésion passe ou non par des représentations conscientes dans la tête d’un sujet ou d’un groupe de sujets.

Les effets de cette cohérence en tout cas sont évidents pour nous: le contrôle, la manipulation, le détournement ou la réappropriation des discours seront d’autant plus faciles hors de l’école, sur un maximum de trajets télécommunicatifs, que les capacités d’évaluation critique, de discernement entraîné, de vigilance exercée seront faibles, faiblement représentées dans le pays, en nombre et en qualité, isolées et marginalisées. Cette loi ne vaut pas seulement pour le philosophique, bien entendu, et nous devons veiller à ne pas nous y enfermer. Et quand je parle de vigilance exercée ou entraînée, je ne pense pas seulement à ce qu’on appellerait la compétence de philosophes de profession, formés à cette fin, mais à tous ceux à qui on voudrait interdire aujourd’hui toute rencontre avec la philosophie, c’est-à-dire avec pas mal d’autres questions. Bref, plus le champ de la formation philosophique sera réduit dans ce pays, moins il y aura hors de l’école de compétence critique; je ne crains pas le mot de compétence; et dans le procès que certains voudraient lui faire, il faut savoir que la compétence peut être une arme de résistance (par exemple contre toutes les violations des droits de l’homme, les abus policiers et les injustices); moins il y aura de formation et d’information critique, plus il sera facile de faire passer, voire d’inculquer ce n’importe quoi qui n’est jamais n’importe quoi. Je crois donc qu’il fallait attirer l’attention sur un «contraste» apparent et d’autant plus symptomatique, pour analyser et combattre une complémentarité fondamentale.

Je dis complémentarité, non pas (nécessairement) connivence ou complicité — ce dernier mot renvoie à un code justicier que je n’aime pas et il ne s’agit pas ici au premier chef d’incriminer qui que ce soit. Personne n’est d’ailleurs purement et simplement extérieur à ce processus, même si personne n’y occupe la même place, loin de là et heureusement. Complémentarité profonde, donc, entre une inqualifiable répression de l’enseignement et de la recherche philosophiques d’une part, et d’autre part, hors de l’école, la surexploitation effrénée de signes ou de discours philosophiques dont la faiblesse, la facilité, la commodité sont les plus criantes mais aussi, pour les grands décideurs, pour les grandes forces décidantes de notre société, les plus recevables, les plus utiles et les plus rassurantes. On pourrait montrer que la cohabitation peut être très harmonieuse aujourd’hui entre, par exemple, ce qui reste dans les institutions scolaires et universitaires de petits pouvoirs philosophiques réactifs, d’académisme crispé, sclérosé, accroché à ses leviers de contrôle et, d’autre part, hors de l’institution, la grande récréation philosophique et les stéréotypies amnésiques et bavardes qui se déchaînent sous une surveillance plus ou moins anonyme, discrète mais efficace.

Ces deux types de pouvoir ne se contredisent ni ne s’entreempêchent nullement, et pour cause. Ils se conditionnent l’un l’autre.

J’ai été, pour ma part, très attentif à ce fait que les publications qui s’avançaient ces dernières années sous le titre de la philosophie et bénéficiaient non fortuitement des soutiens promotionnels les plus diligents et les plus efficaces, les plus empressés, que les publications disons les plus recevables, étaient aussi les plus dépourvues, les plus vierges de toute question, et encore plus de toute problématique critique concernant la politique officielle de l’éducation, les dispositifs scolaires et universitaires, les dispositifs éditoriaux et télé-communicants, la normativité rhétorique commandée par ces dispositifs, c’est-à-dire d’abord celle de la plupart desdites publications qui reproduisent en dehors de l’école les modèles scolaires les plus sages. Il y a là une complémentarité parfois peu lisible, mais solide, entre l’académisme le plus immobilisé, le plus crispé, et tout ce qui, hors de l’école et de l’Université, sur le mode de la représentation et du spectacle, se branche presque immédiatement sur les canaux ou les chaînes de la plus grande recevabilité. C’est cette complémentarité, cette configuration - partout où elle apparaît — qu’il faut, me semble-t-il, combattre. Combattre simultanément, et joyeusement, sans accusation, sans procès, sans nostalgie, avec une intraitable gaieté. Sans regret pour les formes plus feutrées, parfois (parfois seulement) plus distinguées, moins tapageuses, qui pour une part auront préparé hier ce dont nous héritons aujourd’hui. Pour une part au moins - discernons.

Encore un mot, si vous le permettez. Je viens de dire «intraitable». Eh bien, une affirmation, s’il y en a, doit affirmer de l’intraitable, c’est-à-dire du non-négociable, de l’intransigeant. L’affirmation, s’il y en a, est inconditionnelle.

Au cours de ces deux journées et ensuite, dans ce qui, il faut l’espérer, assurera un peu partout en France une sorte de permanence active de ces États Généraux jusqu’à une autre grande assemblée, sans doute faudra-t-il engager des actions, des transactions, des négociations complexes, attentives, persévérantes, minutieuses, avec tous les intéressés, avec des instances officielles, gouvernementales voire présidentielles, avec les syndicats et les associations corporatives dont le soutien nous sera si nécessaire. Nous devrons définir attentivement, dans tous les domaines, les objets et les enjeux de telles négociations et concertations, leurs marges aussi.

Mais nous devons aussi formuler des exigences intraitables, non négociables. Pas d’affirmation sans cela. Telle serait la philosophie des États Généraux. Et sur cette ligne du non-négociable, que nous devrons aussi tracer très concrètement (des propositions seront faites en ce sens), les États Généraux devraient, selon moi, se prononcer de façon absolument inconditionnée, autonome, et inventer, pour lui faire droit, des modes d’action, d’intervention, de résistance, collectifs ou individuels, qui soient les siens; et dont il faut espérer, car rien ne sera possible sans cette solidarité, qu’ils joueront un rôle d’avant-garde et auront valeur d’entraînement, non seulement mais en particulier pour les organisations corporatives, syndicales et politiques.

C’est arrivé déjà.

 

(Je passe la parole à Roland Brunet. J’ai dit tout à l’heure que les États Généraux devaient n’appartenir et ne revenir à personne, et je le répète, mais je ne sais pas si je me contredirais en disant néanmoins que sans Brunet je ne suis pas sûr que ces États Généraux auraient eu lieu, qu’il s’agisse de leur «idée» ou de leur préparation. Nous sommes quelques-uns à pouvoir en témoigner.)

 

 

APPENDICE

 

APPEL

L’exigence philosophique ne s’est jamais affirmée avec autant de vie, de jeunesse et de diversité. Elle est en mouvement et partout elle donne du mouvement, dans ce pays mais aussi, comme l’ont rappelé de récents débats d’orientation à l’UNESCO, dans le monde entier. Que nous soyons ou non philosophes de profession, nous pouvons en témoigner et y reconnaître une nécessité vitale. Cette poussée est proprement débordante: elle se manifeste en effet à travers des formes nouvelles, par-delà les cloisons institutionnelles et les critères académiques, dans des milieux sociaux et à des âges qu’on en tenait jusqu’ici écartés. La démonstration en éclate partout, à l’école et dans l’université, dans les enseignements les plus divers (techniques, littéraires, scientifiques, juridiques, médicaux, etc.), mais aussi, quotidiennement, dans la vie de l’édition, dans la presse, à la radio et à la télévision, dans toutes les pratiques artistiques, dans le débat sur les orientations fondamentales de la société, etc. Ce n’est pas seulement à la tradition philosophique mais aux recherches les plus inédites et les plus risquées qu’on demande partout d’intervenir, de renouveler les langages de l’analyse et de la critique ou d’ouvrir de nouvelles voies de réflexion. Et ceux qui s’y engagent sont de plus en plus nombreux, quand même ils ne font pas profession de philosophie.

Or entre cet essor extraordinaire et la politique officielle de l’éducation, le contraste est effrayant. Le gouvernement continue de mettre en place des dispositifs qui condamneraient implacablement l’enseignement et la recherche philosophiques. Dès maintenant c’est le repli et l’atrophie. Demain, si nous laissions faire, ce serait à peu près la mort. Mais nous ne laisserons pas faire. La gravité de l’enjeu ne se limite plus, bien entendu, à un ordre de recherche et d’enseignement, à ce qu’on considère comme le corps d’une discipline, avec ses compétences, ses normes, sa profession et ses institutions. Il y va aussi de tout le système d’éducation et donc, plus largement, de tout ce qu’une société attend de l’enseignement et de la recherche qu’elle se donne. Nous pouvons, les uns et les autres, interpréter de différentes manières les offensives contre la philosophie mais nous savons qu’elles ont toujours eu les visées et les effets politiques les plus néfastes. Dans le contexte singulier où elles se développent aujourd’hui en France, elles doivent sans doute donner lieu à de nouvelles analyses et à de nouvelles formes de riposte. Elles le doivent d’urgence car la volonté de liquidation n’a jamais été si pressante, souvent arrogante, cynique, obscurantiste.

C’est pourquoi nous appelons tous ceux qui partagent nos inquiétudes, notre colère et notre espoir à se réunir en États Généraux de la Philosophie, à partir du 16 juin 1919. Qu’on nous entende bien: il ne s’agira pas seulement de mettre en tableau les données ou les perspectives sinistres de la politique officielle (on lira pour s’informer à cet égard «Un tableau noir», document que nous joignons à cet appel). Il ne s’agira pas seulement d’un procès, d’une riposte ou d’un sursaut pour assurer les conditions immédiates d’une survie de la philosophie (autres propositions jointes à cet appel: nos revendications minimales «Pour commencer»). Pour la philosophie, dans l’enseignement et hors de l’enseignement, nous voulons engager plus, mieux et autre chose.

 

UN TABLEAU NOIR

La démonstration doit en être faite et elle est facile: si on laisse faire, la politique actuelle réserverait à la philosophie l’avenir le plus sombre. Il faut rassembler ici quelques données que le pouvoir tente de faire oublier ou de disperser dans la pénombre. Il faut savoir que la loi portant réforme du système éducatif (dite «Réforme Haby»), votée en juin 1975, n’a fixé qu’un cadre général et des principes pédagogiques. Quant au contenu de l’enseignement secondaire, discipline par discipline, et dans la répartition horaire, il a été pour une large part, à la demande insistante du gouvernement, abandonné au domaine réglementaire. Ce sont donc des décrets d’application qui régleront le sort de la philosophie dans l’enseignement secondaire. Bien entendu, les conséquences s’en feront sentir, immanquablement, dans l’enseignement et dans la recherche universitaires. La question de la philosophie ne peut, certes, et ne doit pas être traitée indépendamment de l’économie générale d’une réforme. Mais dans la mesure du moins où, pour le moment (et, nous l’espérons, provisoirement), cette réforme nous est imposée par la loi, nous nous trouvons contraints de lutter aussi — et nous le ferons sans relâche — dans le champ réduit et préordonné des décrets d’application. Comment ce champ se prêsente-t-il?

La réforme du second cycle des enseignements du second degré n’entrera en vigueur qu’à la rentrée de 1981. Le ministère entretient à ce sujet un demi-silence calculé. Il espère ainsi démobiliser l’opinion et d’abord les enseignants. Mais les projets du ministre (qui ne contredisent évidemment pas ceux de son prédécesseur) n’en sont pas moins connus sous une forme officieuse et à peu près déterminée. Un semblant de «concertation» doit en effet être maintenu, ne serait-ce qu’avec l’Inspection générale.

Ces projets seraient les suivants : trois ou quatre heures d’enseignement obligatoire pour tous les élèves des lycées et, respectivement, cinq ou quatre heures optionnelles. Même si 3 + 5 égale 4 + 4, ces deux projets ne sont pas équivalents. Et le choix d’un enseignement optionnel, s’il peut avoir une certaine efficacité quand il concerne une discipline que les élèves ont déjà pratiquée dans les années antérieures, est largement fictif et mystificateur quand il porte sur une matière totalement inconnue des élèves. Nous dénonçons cette imposture. Car d’autre part, la philosophie ayant la réputation d’être une discipline «difficile», et la politique poursuivie accélérant la raréfaction actuelle des postes d’enseignement, seules possibilités professionnelles, on prévoit facilement que le choix d’une option aussi spectaculairement défavorisée serait exceptionnel. Il faut donc tenir pour négligeable la part de ce très éventuel supplément optionnel. L’adoption du projet prévoyant quatre heures obligatoires ne permettrait qu’une survie très provisoire de l’enseignement philosophique dans les lycées mais il suspendrait pour plusieurs années le recrutement des professeurs. On peut imaginer les conséquences d’une telle suspension, et, bien entendu, elles ne seraient pas seulement corporatives. Elle ferait disparaître la majorité des étudiants en philosophie à l’université, tarirait la recherche, etc. Mais ne parlons pas au conditionnel. Le processus est en cours : depuis 1973, le recrutement des professeurs de philosophie a déjà été réduit de 75 % et de 70 % pour le CAPES et pour l’agrégation. En un an, de 1978 à 1979, il diminue de près de 50 % (de 38 à 20 postes pour l’agrégation). A ces mesures brutales viendront s’ajouter les effets massifs de la sinistre décision qui exclut dès maintenant des Écoles normales, de façon scandaleusement injustifiable, plus de 160 professeurs de philosophie.

Quant au projet le plus défavorable (trois heures obligatoires), il précipiterait encore la liquidation. Ses conséquences inéluctables seraient en effet les suivantes:

1. Mise au «chômage technique» (pour 20 % environ du volume horaire actuel) des professeurs en exercice, et licenciement immédiat des maîtres auxiliaires, s’il devait en rester encore quelques-uns en 1981. Suivant la répartition de la pénurie, deux hypothèses : ou bien tous les professeurs devraient compléter leur service par un enseignement dans une autre discipline, voire par des tâches administratives; ou bien une partie d’entre eux (la «catégorie des moins anciens dans le grade le moins élevé», comme on dit) serait placée dans la position dite de «mise à la disposition du Recteur». C’est déjà le cas de la plupart des néocertifiés de philosophie depuis plusieurs années et on nous assure que ce sera aussi celui de la totalité des certifiés et agrégés des concours de 1979.

2. Multiplication et quasi-généralisation des services d’enseignement répartis sur plusieurs établissements et le plus souvent dans plusieurs communes. Car un lycée dont la «structure pédagogique» comportera moins de 5 ou 6 classes terminales — cas de la majorité des lycées — ne suffira pas à «remplir» le service réglementaire d’un certifié ou d’un agrégé. Cet émiettement du service n’affecte pas seulement les conditions de travail des enseignants et tout ce qui ne s’y réduit pas au temps du cours fait dans une classe : il perturbe gravement ce qu’on appelle la «relation pédagogique».

3. Arrêt immédiat et suspension pour plusieurs années du recrutement des professeurs de philosophie. Encore une fois cette conséquence déborde l’espace où pourraient se développer, légitimement d’ailleurs, des revendications professionnelles. La suppression du CAPES pour plusieurs années, la transformation de l’agrégation en concours de recrutement interne ouvert aux seuls certifiés et normaliens entraîneraient un dépérissement fatal de l’enseignement universitaire et de la recherche qui ne peuvent vivre et se développer normalement sans les besoins de l’enseignement secondaire, L’asphyxie serait inévitable dans une sorte d’académie ou d’académisme: on étudierait la philosophie comme une langue morte entre anatomistes spécialisés et peu nombreux. Ce rêve est sans doute celui du pouvoir; il n’est pas sûr que, plus ou moins secrètement, certains universitaires ne le partagent pas. Or les effets d’une telle situation, on le sait, ne sont pas seulement quantitatifs. C’est pourquoi notre combat ne doit pas être corporatif. Et la lutte circonstancielle qui nous est imposée (par exemple en ce qui concerne le nombre de postes) n’implique en aucune façon que nous approuvions dans leur principe le système et les contenus des concours, encore moins leur scandaleuse dualité, pas plus que toutes les conditions présentes de ladite «formation des maîtres». C’est tout l’espace de l’enseignement, de la recherche et de la «formation» qu’il faudra changer. Mais, pour commencer, nous devons exiger certaines transformations à court et à moyen terme.

 

POUR COMMENCER

Dans l’immédiat, qu’il s’agisse d’enseignement ou de recherche, on n’interrompra le processus catastrophique de ce démantèlement qu’aux conditions suivantes. Elles représentent un minimum vital:

1. Une augmentation des postes aux concours, en fonction d’une redéfinition immédiate des besoins, sur la base de l’effectif maximal de 25 élèves par classe. Cette revendication est vieille d’un quart de siècle et son bien-fondé pédagogique est universellement admis, y compris par les services ministériels.

2. Un horaire obligatoire minimal de 4 heures de philosophie pour tous les élèves des lycées classiques et modernes, techniques et professionnels.

3. Le maintien dans leurs postes des professeurs de philosophie enseignant actuellement dans les Écoles normales.

A moyen terme, pour répondre à la demande et aux besoins, il faudra étendre l’enseignement philosophique à tout le second cycle des lycées, de la seconde à la terminale incluse (l’horaire en terminale pouvant être modulé) et à tous les élèves des lycées et LEP. Cette extension est possible et nécessaire, des expériences récentes l’ont démontré. Elle correspond non seulement à des aptitudes mais à une demande large et profonde chez des élèves qui ne sont pas encore en terminale. On a pu le vérifier, comme on peut constater une telle demande d’enseignement philosophique, à l’université, de la part d’étudiants ou de chercheurs spécialisés dans d’autres domaines. Et cette demande est aussi sensible en dehors de l’école. Une telle extension devrait aller de pair avec une redéfinition des contenus et des méthodes. Elle n’a rien à voir avec la caricature que représentait l’introduction de la philosophie en première, dans la version abandonnée du projet Haby.

Mais au-delà de ce combat pour la survie, tel qu’il nous est actuellement imposé par la «réforme Haby», seule une transformation profonde peut assurer le développement de l’enseignement et de la recherche philosophiques. Seule une transformation profonde peut répondre aujourd’hui à une demande, à un besoin, à une affirmation aussi, cette affirmation méconnue de tous ceux qui voudraient tout soumettre à certaines analyses normalisatrices des contraintes techno-économiques.

Or c’est cette affirmation qui animera nos États Généraux. Après des séances d’information, d’analyse, après les débats les plus ouverts, des engagements y seront pris, et des actions entreprises.

Que vous soyez ou non philosophes, enseignants, chercheurs, étudiants, élèves, joignez-vous à nous, diffusez notre appel, mobilisez-vous et venez nombreux.

 

Le Comité de préparation des États Généraux de la Philosophie:

R. Brunet (Lycée Voltaire, Paris).

D. Cahen (Éco. pol., Paris).

F. Châtelet (Paris VIII).

J. Colombel (Lycée Herriot, Lyon).

Ch. Coutel (Lycée de Liévin).

G. Deleuze (Paris VIII).

J. Derrida (ENS).

J.-T. Desanti (Paris I).

E. de Fontenay (Paris I).

F. Godet (Lycée technique Vauban, Courbevoie).

B. Graciet (Lycée de l’Isle-Adam).

M. Hocquet-Tessard (Doc. École normale, Bonneuil).

V. Jankélévitch (Paris I).

H. Joly (Université Grenoble).

G. Kaléka (Lycée Pothier et IREM, Orléans).

G. Labica (Paris X).

Ph. Lacoue-Labarthe (Université Strasbourg).

M.-L. Mallet (Lycée Récamier, Lyon).

J.-L. Nancy (Université Strasbourg).

P. Ricœur (Paris X).

H. Védrine (Paris I).

 

 

Les États Généraux devront avoir lieu à partir du 16 juin à la Sorbonne. Des informations plus précises seront diffusées ultérieurement. Nous accueillerons volontiers toutes les propositions. Les signatures et en général toute la correspondance doivent être adressées à:

 

Roland BRUNET, 11, rue Massenet, 94120 Fontenay-sous-bois (tél. 875-34-21).

Soutien financier : même destinataire, CCP : Lyon 5 645 58 Y. Préciser: «Pour les États Généraux de la Philosophie.»

Vous pouvez aussi nous aider en faisant polycopier ce texte et en le distribuant autour de vous...

 

Dans les semaines qui suivirent la diffusion de cet appel, le comité fit paraître un communiqué accompagné des premières signatures (au nombre de mille environ):

 

ETATS GENERAUX DE LA PHILOSOPHIE

Les États Généraux se tiendront à la Sorbonne les 16 et 17 juin.

Le 16 juin, à 10 h, aussitôt après une déclaration d’ouverture de Vladimir Jankélévitch et du Comité de préparation, les travaux et les débats pourront s’organiser autour des problèmes (philosophiques ou non philosophiques) que pose aujourd’hui la situation de la philosophie: sa place dans la société, au-dedans et au-dehors des institutions de recherche ou d’enseignement, dans les lycées de toutes catégories, dans les Écoles normales, à l’université.

Sans exclure aucun thème, qu’il s’agisse du destin de la philosophie ou des conditions les plus actuelles de sa pratique pédagogique, etc., l’urgence paraît commander que les séances d’information, d’analyse, de discussion, soient orientées vers des prises de position, des propositions concrètes, des engagements précis, des actions à entreprendre, à court et à long terme.

Il paraît donc également souhaitable que sous les formes les plus diverses et sous le nom de «Cahiers de doléances», des analyses, notes, témoignages, propositions, revendications, etc., préparent les États Généraux, y soient présentés et rassemblés. Ces «Cahiers» peuvent être adressés dès maintenant au Comité de préparation. La participation aux États Généraux peut être directe et personnelle, mais aussi bien collective ou par délégation.

Nous demandons à tous de diffuser très largement cet appel, en utilisant tous les moyens locaux à leur disposition.

Il est clair que la réussite des États Généraux dépend d’abord de la mobilisation effective de tous.

 

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