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LA FORME ET LE VOULOIR-DIRE
Note sur la phénoménologie du langage

Jacques Derrida
Première version publiée dans la Revue internationale de philosophie, 1967-3, n° 81.
Texto en castellano

To gar ikhnos tou amorphou morphè.
Plotin.

Edmund Husserl

La phénoménologie n’a critiqué la métaphysique en son fait que pour la restaurer. Elle lui a dit son fait pour la réveiller à l’essence de sa tâche, à l’originalité authentique de son dessein. Les Méditations cartésiennes le rappellent en leurs dernières pages: contre la spéculation «aventureuse», contre la métaphysique «naïve» et «dégénérée», il faut faire retour vers le projet critique de la «philosophie première». Si certaines métaphysiques éveillent la suspicion, si même le tout de la métaphysique en son fait est «suspendu» par la phénoménologie, celle-ci n’exclut pas la «métaphysique en général».

Le concept de forme pourrait servir de fil conducteur si l’on voulait suivre dans la phénoménologie ce mouvement de critique purificatrice. Si le mot «forme» traduit de manière fort équivoque plusieurs mots grecs, on peut néanmoins être assuré que ces derniers renvoient tous à des concepts fondateurs de la métaphysique. En réinscrivant les mots grecs (eidos et morphè, etc. ) dans la langue phénoménologique, en jouant sur les différences entre le grec, le latin et l’allemand, Husserl a certes voulu soustraire les concepts aux interprétations métaphysiques survenues, tard venues, accusées d’avoir laissé en dépôt, dans le mot, toute la charge d’une sédimentation invisible[i]. Mais c’était toujours pour y reconstituer, à l’occasion contre les premiers, contre Platon et Aristote, un sens originaire qui a commencé par être perverti, dès son inscription dans la tradition. Qu’il s’agisse de déterminer l’eidos contre le «platonisme», la forme (Form) (dans la problématique de la logique et de l’ontologie formelles) ou la morphè (dans la problématique de la constitution transcendantale et dans ses rapports avec la hylè) contre Aristote, la puissance, la vigilance, l’efficacité de la critique restent intra-métaphysiques par toute leur ressource. Comment pourrait-il en être autrement? Dès lors que nous nous servons du concept de forme — fût-ce pour critiquer un autre concept de forme —, nous devons recourir à l’évidence d’un foyer de sens. Et le milieu de cette évidence ne peut être que la langue de la métaphysique. Nous savons en elle ce que «forme» veut dire, comment se règle la possibilité de ses variations, quelle en est la limite et dans quel champ doivent se tenir toutes les contestations imaginables à son sujet. Le système des oppositions dans lesquelles peut être pensée quelque chose comme la forme, la formalité de la forme, est un système fini. Il ne suffit d’ailleurs pas de dire que «forme» a pour nous un sens, un centre d’évidence, ou que son essence nous est donnée comme telle: en vérité, ce concept ne se laisse pas, ne s’est jamais laissé dissocier de celui de l’apparaître, du sens, de l’évidence, de l’essence. Seule une forme est évidente, seule une forme a ou est une essence, seule une forme se présente comme telle. C’est là un point de certitude qu’aucune interprétation de la conceptualité platonicienne ou aristotélicienne ne peut déplacer. Tous les concepts par lesquels on a pu traduire et déterminer eidos ou morphè renvoient au thème de la présence en général. La forme est la présence même. La formalité est ce qui de la chose en général se présente, se laisse voir, se donne à penser. Que la pensée métaphysique — et par conséquent la phénoménologie — soit pensée de l’être comme forme, qu’en elle la pensée se pense comme pensée de la forme, et de la formalité de la forme, il n’y a donc là rien que de nécessaire et l’on en percevrait un dernier signe dans le fait que Husserl détermine le présent vivant (lebendige Gegenwart) comme la «forme» ultime, universelle, absolue de l’expérience transcendantale en général.

Bien que le privilège de la theoria ne soit pas, dans la phénoménologie, aussi simple qu’on a parfois voulu le dire, bien que les théorétismes classiques y soient profondément remis en question, la domination métaphysique du concept de forme ne peut pas ne pas donner lieu à quelque soumission au regard. Cette soumission serait toujours soumission du sens au regard, du sens au sens-de-la-vue, puisque le sens en général est le concept même de tout champ phénoménologique. On pourrait développer les implications d’une telle mise en regard. On pourrait le faire dans de nombreuses directions et en procédant à partir des lieux apparemment les plus divers de la problématique et du texte phénoménologiques: montrer par exemple comment cette mise en regard et ce concept de forme permettent de circuler entre le projet d’ontologie formelle, la description du temps ou de l’intersubjectivité, la théorie latente de l’œuvre d’art, etc.

Mais, si le sens n’est pas le discours, leur rapport, quant à cette mise en regard, mérite sans doute quelque attention particulière. Aussi avons-nous choisi de fermer ici l’angle et de nous approcher plutôt d’un texte concernant le statut du langage dans Idées I. Entre la détermination de ce statut, le privilège du formel et la prédominance du théorique, une certaine circulation s’organise en système. Et pourtant la cohérence y semble travaillée par un certain dehors de ce rapport au dehors qu’est le rapport à la forme. C’est de cette circularité et de ce malaise que nous voulons seulement relever quelques signes à titre préliminaire, en nous autorisant de la certitude que non seulement Idées I ne contredit pas les Recherches logiques sur ce point, les explicite au contraire continûment, mais que rien au-delà de Idées I n’a jamais expressément remis ces analyses en question.

 

LE VOULOIR-DIRE DANS LE TEXTE

Pendant plus des deux tiers du livre, tout s’est passé comme si l’expérience transcendantale était silencieuse, inhabitée par aucun langage; désertée plutôt par l’expressivité comme telle, puisque, depuis les Recherches, Husserl a en effet déterminé l’essence ou le télos du langage comme expression (Ausdruck). La description transcendantale des structures fondamentales de toute expérience se poursuit jusqu’à la fin de l’avant-dernière «Section» sans que le problème du langage soit seulement effleuré. Le monde de la culture a bien été évoqué, et celui de la science, mais même si en fait les prédicats de la culture et de la science sont impensables hors d’un monde de langage, on se donnait le droit, pour des raisons de méthode, de ne pas considérer la «couche» de l’expression, de la mettre provisoirement entre parenthèses.

Ce droit, Husserl ne peut se le donner qu’à supposer que l’expressivité constitue une «couche» (Schicht) originale et rigoureusement délimitée de l’expérience. Que les actes d’expression soient originaux et irréductibles, c’est ce dont les Recherches avaient proposé une insistante démonstration et qui reste présupposé dans Idées I. On peut donc en venir, à un certain moment de l’itinéraire descriptif, à considérer l’expressivité linguistique comme un problème circonscrit. Et l’on sait déjà, au point où on l’aborde, que la «couche du logos» sera comprise dans la structure la plus générale de l’expérience, celle dont on vient de décrire les pôles ou les corrélations: l’opposition en parallèle de la noèse et du noème. Il serait donc déjà acquis que, si originale soit-elle, la couche du logos devrait s’organiser selon le parallélisme de la noèse et du noème. Le problème du «vouloir-dire» (bedeuten)[ii] est abordé dans le paragraphe 124, intitulé: «La couche noético-noématique du “logos”. Acte et contenu du vouloir-dire (Bedeuten und Bedeutung)». La métaphore de la couche (Schicht) a deux implications: d’une part le vouloir-dire est fondé sur autre chose que lui-même et cette dépendance sera sans cesse confirmée par l’analyse de Husserl. D’autre part il constitue une strate dont l’unité peut être rigoureusement délimitée. Or, si la métaphore de la couche est accréditée tout au long de ce paragraphe, elle n’en sera pas moins suspectée dans les dernières lignes. Cette suspicion n’est pas purement rhétorique, elle traduit une inquiétude profonde quant à la fidélité descriptive du discours. Si la métaphore de la couche ne répond pas à la structure qu’on veut décrire, comment a-t-elle pu servir si longtemps? «En effet, il ne faut pas trop présumer de l’image de la stratification (Schichtung); l’expression n’est pas une sorte de vernis plaqué (übergelagerter Lack) ou de vêtement surajouté; c’est une formation spirituelle (geistige Formung) qui exerce de nouvelles fonctions intentionnelles à l’égard de la couche intentionnelle sous-jacente (an der intentionalen Unterschicht) et qui est affectée corrélativement par les fonctions intentionnelles de cette dernière[iii]

Cette méfiance à l’égard d’une métaphore se manifeste au moment où une nouvelle complication de l’analyse devient nécessaire. J’ai voulu seulement marquer ici que l’effort pour isoler la «couche» logique de l’expression rencontre, avant les difficultés de son thème, celles de son énonciation. Le discours sur le logique du discours s’embarrasse dans le jeu des métaphores. Celle de la couche, nous le verrons, est loin d’être la seule.

Qu’il s’agisse de traquer ce qui, dans le discours, assure la fonction proprement logique; que l’essence ou le télos du langage soient ici déterminés comme logiques; que, comme dans les Recherches, la théorie du discours réduise à la valeur extrinsèque la masse considérable de ce qui, dans le langage, n’est pas purement logique, c’est ce qui apparaît dès l’ouverture de l’analyse. Une métaphore trahit déjà la difficulté de cette première réduction; cette difficulté est celle-là même qui, à la fin du paragraphe, appellera de nouvelles explicitations et de nouvelles distinctions. Elle aura été seulement différée et reconduite. «A tous les actes considérés jusqu’à présent s’entrelacent (verweben sich) les couches d’actes expressifs, ceux qui sont «logiques» au sens spécifique, et qui n’invitent pas moins que les précédents à une élucidation du parallélisme entre noèse et noème. On connaît l’ambiguïté générale et inévitable du vocabulaire qui est conditionnée par ce parallélisme et qui se fait jour partout où les rapports en question viennent au langage.»

L’entrelacement (Verwebung) du langage, de ce qui dans le langage est purement langage, et des autres fils de l’expérience, constitue un tissu. Le mot Verwebung renvoie à cette zone métaphorique: les «couches» sont «tissées», leur intrication est telle qu’on ne peut discerner la trame et la chaîne. Si la couche du logos était simplement fondée, on pourrait la prélever et laisser apparaître sous elle la couche sous-jacente des actes et des contenus non-expressifs. Mais puisque cette super-structure agit en retour, de manière essentielle et décisive, sur l’Unterschicht, on est bien obligé, dès l’entrée de la description, d’associer à la métaphore géologique une métaphore proprement textuelle: car tissu veut dire texte. Verweben ici veut dire texere. Le discursif se rapporte au non-discursif, la «couche» linguistique s’entremêle à la «couche» pré-linguistique selon le système réglé d’une sorte de texte. On sait déjà — et Husserl le reconnaît — qu’au moins en fait les fils secondaires vont agir sur les fils primaires; dans ce qui s’ourdit ainsi, c’est précisément l’opération du commencement (ordiri) qui ne se laisse plus ressaisir; ce qui se trame comme langage, c’est que la trame discursive se rende méconnaissable comme trame et prenne la place d’une chaîne qui ne l’a pas vraiment précédée. Cette texture est d’autant plus inextricable qu’elle est toute signifiante: les fils non-expressifs ne sont pas sans signification. Husserl avait montré dans les Recherches que leur signification est alors simplement de nature indicative. Et, dans le paragraphe qui nous occupe, il reconnaît que les mots bedeuten et Bedeutung peuvent largement déborder le champ «expressif»: «Nous envisageons uniquement l’acte de “vouloir-dire” (bedeuten) et le contenu du vouloir-dire (Bedeutung). A l’origine, ces mots ne se rapportent qu’à la sphère linguistique (sprachliche Sphäre), à celle de 1’«exprimer» (des Ausdrückens). Mais on ne peut guère éviter — et c’est là en même temps un pas décisif dans la connaissance — d’étendre ce que ces mots veulent dire et de leur faire subir une modification convenable qui leur permet de s’appliquer d’une certaine façon à toute la sphère noético-noématique: donc à tous les actes, qu’ils soient ou non enchevêtrés (verflochten) avec des actes d’expression.»

Devant cette texture inextricable, devant cet enchevêtrement (Verflechtung)[iv] qui semble défier l’analyse, le phénoménologue ne se décourage pas. Sa patience et sa minutie doivent, en droit, démêler l’écheveau. C’est qu’il en va du «principe des principes» de la phénoménologie. Si la description ne fait pas apparaître un sol absolument et simplement fondateur de la signification en général, si un sol intuitif et perceptif, un socle de silence, ne fonde pas le discours dans la présence originairement donnée de la chose même, si la texture du texte est en un mot irréductible, non seulement la description phénoménologique aura échoué mais le «principe» descriptif lui-même aura été remis en question. L’enjeu de ce désenchevêtrement, c’est donc le motif phénoménologique lui-même.

 

L’ÉCRITURE EN MIROIR

Husserl commence par délimiter le problème, par en simplifier ou en purifier les données. Il procède à une double exclusion ou, si l’on veut, à une double réduction, selon une nécessité à laquelle il était fait droit dans les Recherches et qui ne sera jamais remise en question. D’une part, on met hors circuit la face sensible du langage, sa face sensible et non matérielle, ce que l’on pourrait appeler le «corps propre» animé (Leib) du langage. Puisque l’expression suppose selon Husserl une intention de vouloir-dire (Bedeutungsintention), la condition essentielle en est donc l’acte pur de l’intention animante et non le corps auquel, de façon mystérieuse, elle s’unit et donne vie. C’est cette unité énigmatique de l’intention informante et de la matière informée que Husserl s’autorise à dissocier au principe. C’est pourquoi, d’autre part, il diffère — à tout jamais, semble-t-il — le problème de l’unité des deux faces, le problème de l’union de l’âme et du corps. «Nous partons de la distinction bien connue entre la face sensible de l’expression, la face, si l’on peut dire, de son corps propre (leiblichen Seite), et sa face non-sensible, “spirituelle”. Nous n’avons pas à nous engager dans une discussion serrée de la première, ni davantage du mode selon lequel les deux faces s’unissent. Il va de soi que sous ce titre se désignent des problèmes phénoménologiques qui ne manquent pas d’importance.»[v]

Cette double précaution étant prise, les contours du problème apparaissent mieux: quels sont les traits distinctifs qui séparent essentiellement la couche expressive de la couche pré-expressive et comment soumettre à une analyse eidétique les effets de l’une sur l’autre? Cette question ne recevra sa pleine formulation qu’après un certain progrès de l’analyse: «...comment faut-il entendre 1’“exprimer” de 1’“exprimé”? Comment les vécus expressifs se rapportent-ils aux vécus non expressifs et comment ces derniers sont-ils affectés par l’intervention de l’expression? On va se trouver renvoyé à leur “intentionnalité”, à leur “sens immanent”, à la “matière” (Materie) et à la qualité (c’est-à-dire au caractère d’acte de la thèse), à la différence qui sépare d’une part ce sens et ces moments eidétiques résidant dans le pré-expressif, et d’autre part ce que veut dire le phénomène expressif lui-même avec les moments qui lui sont propres, etc. La littérature contemporaine montre de multiple manière à quel point les graves problèmes qu’on vient d’indiquer sont d’ordinaire sous-estimés dans leur sens plein et profond.»

Ce problème était certes déjà posé, notamment au début de la sixième des Recherches logiques. Mais le chemin qui y conduit est ici différent; non seulement pour des raisons très générales (accès à une problématique expressément transcendantale, appel à la notion de noème, généralité reconnue de la structure noético-noématique), mais en particulier par la distinction, survenue dans l’intervalle, entre les concepts de Sinn et de Bedeutung. Non que Husserl accepte maintenant la distinction proposée par Frege et qu’il avait contestée dans les Recherches[vi]. Il trouve simplement commode de réserver le couple bedeuten-Bedeutung à l’ordre du vouloir-dire expressif, au discours proprement dit, et d’étendre le concept de sens (Sinn) à la totalité de la face noématique de l’expérience, qu’elle soit ou non expressive[vii].

Dès lors que l’extension du sens déborde absolument celle du vouloir-dire, le discours aura toujours à puiser son sens. Il ne pourra d’une certaine manière que répéter ou reproduire un contenu de sens qui ne l’attend pas pour être ce qu’il est[viii]. Le discours ne fera, s’il en est ainsi, que porter au dehors un sens constitué sans lui et avant lui. C’est là une des raisons pour lesquelles l’essence du vouloir-dire logique est déterminée comme expression (Ausdruck). Le discours est en son essence expressif parce qu’il consiste à porter au dehors, à extérioriser, un contenu de pensée intérieure. Il ne va pas sans ce sich aussern dont parlait la première des Recherches (§ 7).

On est donc déjà en possession du premier trait distinctif de la couche expressive. Si, physiquement ou non, elle profère seulement un sens constitué, elle est essentiellement re-productive, c’est-à-dire improductive. C’est vers cette définition que s’achemine l’analyse de Husserl en cette première étape: «La couche de l’expression — telle est son originalité — n’est pas productive, si l’on fait abstraction de ce que, précisément, elle donne une expression à toutes les autres intentionnalités. Ou si l’on veut, sa productivité, sa production noématique, s’épuise dans l’acte d’exprimer et dans la forme du conceptuel qui intervient avec cet acte d’exprimer. »

Cette improductivité du logos prend corps, si l’on peut dire, dans la description husserlienne. Elle se laisse encore séduire par deux métaphores auxquelles nous ne pouvons pas ne pas prêter attention.

La première semble passer inaperçue aux yeux de Husserl. Elle se déplace entre une écriture et un miroir. Elle dit plutôt l’écriture en miroir. Suivons-en la constitution.

Pour exposer la différence entre Sinn et Bedeutung, Husserl recourt à un exemple perceptif. Soit la perception silencieuse d’un «ceci blanc». D’une certaine manière, l’énoncé «ceci est blanc» est parfaitement indépendant de l’expérience perceptive. Il est intelligible même pour quelqu’un qui n’a pas cette perception. Et les Recherches l’avaient rigoureusement démontré. Cette indépendance de la valeur expressive implique aussi bien l’indépendance du sens perceptif. Nous pouvons expliciter ce sens: «Ce processus n’exige aucunement une “expression”, ni au sens de mot prononcé, ni au sens de vouloir-dire verbal, ce dernier pouvant même ici être présent, indépendamment du mot prononcé (comme dans le cas où l’on aurait “oublié” celui-ci).»

Par conséquent, le passage à l’énonciation n’ajoute rien au sens, n’y ajoute en tout cas aucun contenu de sens; et pourtant, malgré cette stérilité, ou plutôt à cause d’elle, l’apparition de l’expression est rigoureusement nouvelle. C’est parce que, d’une certaine façon, elle ne fait que rééditer le sens noématique que l’expression est rigoureusement inédite. En tant qu’elle n’ajoute ni ne déforme rien, elle peut toujours en principe répéte le sens en le faisant accéder à la «forme du conceptuel»: «...si nous avons pensé ou énoncé “ceci est blanc”, nous sommes en présence d’une nouvelle couche, intimement unie au “pur visé comme tel” d’ordre perceptif. De cette façon, tout ce dont on se souvient, tout ce qui est imaginé, pris en tant que tel, est susceptible d’être explicité et exprimé (explizierbar und ausdrückbar). Tout “visé (Gemeint) en tant que tel”, toute visée (Meinung) au sens noématique (en entendant par là le noyau noématique) est susceptible, quel que soit l’acte, de recevoir une expression au moyen de contenus de vouloir-dire» (Bedeutungen).»

Et Husserl pose alors en règle universelle que le vouloir-dire logique est un acte d’expression (Logische Bedeutung ist ein Ausdruck). Tout doit donc pouvoir être dit en principe, tout doit pouvoir accéder à la généralité conceptuelle qui constitue proprement le logique du logos. Et cela non pas en dépit mais grâce à l’originalité du milieu d’expression logique: cette originalité consiste en effet à n’en pas avoir, à s’effacer comme une transparence improductive devant le passage du sens.

Mais cette transparence doit être assez consistante: non seulement pour exprimer, mais d’abord pour se laisser imprimer ce qu’elle donnera ensuite à lire: «Du point de vue noétique, le terme “exprimer” doit désigner une couche particulière d’actes: tous les autres actes doivent s’y adapter chacun à leur manière et se fondre avec elle de manière remarquable, de telle sorte que chaque fois, le sens d’acte noématique et en lui par conséquent le rapport à l’objectivité s’imprime (sich ausprägt: se frappe) “de manière conceptuelle” (begrifflich) dans le moment noématique de l’exprimer.»

Ainsi le noème pré-expressif, le sens pré-linguistique, doit s’imprimer dans le noème expressif, trouver sa marque conceptuelle dans le contenu du vouloir-dire. Pour se limiter à porter au dehors un sens constitué, pour le faire du même coup accéder, sans l’altérer, à la généralité conceptuelle, pour exprimer ce qui est déjà pensé — il faudrait presque dire écrit —, pour le redoubler fidèlement, l’expression doit se laisser imprimer par le sens en même temps qu’elle l’exprime. Le Sinn doit s’inscrire dans la Bedeutung. Le noème expressif doit s’offrir, c’est la nouvelle image de son improductivité, comme une page blanche ou une cire vierge; au moins comme un palimpseste rendu à sa pure réceptivité. Dès lors que l’inscription en lui du sens le rendra lisible, l’ordre logique de la conceptualité sera constitué comme tel. Il s’offrira alors begrifflich, de façon saisissable, maniable, concevable, conceptuelle. L’ordre du concept est inauguré par l’expression mais cette inauguration est le redoublement d’une conceptualité pré-existante, puisqu’elle aura dû d’abord s’imprimer sur la page nue du vouloir-dire. Selon la nécessité implacable de ces deux concepts, la production et la révélation s’unissent dans l’impression-expression du discours. Et comme ce que Husserl considère ici, ce n’est pas l’ordre verbal, avec toute sa complexité «enchevêtrée» (physique et intentionnelle), mais l’intention encore silencieuse du vouloir-dire (le moment où la Bedeutung est apparue, qui est plus que le sens, mais ne s’est pas encore effectivement et physiquement proférée), on doit en conclure que le sens en général, le sens noématique de tout vécu, est quelque chose qui, par sa nature, doit déjà pouvoir s’imprimer dans un vouloir-dire, laisser ou recevoir sa marque formelle dans une Bedeutung. Le sens serait donc déjà une sorte d’écriture blanche et muette se redoublant dans le vouloir-dire.

La couche de la Bedeutung n’aurait donc pour originalité que celle d’une sorte de tabula rasa. Cette métaphore poserait de graves problèmes, on le pressent déjà. S’il y a en particulier une histoire et une permanence originales des concepts — tels qu’ils sont déjà inscrits dans le seul vouloir-dire, à supposer qu’on puisse le séparer de l’histoire de la langue et des signifiants —, ceux-ci sont toujours plus vieux que le sens et constituent à leur tour un texte. Même si l’on pouvait supposer en droit que quelque virginité textuelle a accueilli, in illo tempore, la première production du sens, il faut bien, en fait, que l’ordre systématique du vouloir-dire impose de quelque manière son sens au sens, lui dicte sa forme, l’oblige à s’imprimer selon telle ou telle règle, syntaxique ou autre. Et ce «en fait» n’est pas une nécessité empirique parmi d’autres, on ne peut le mettre entre parenthèses pour poser des questions transcendantales de droit, puisque le statut du vouloir-dire ne peut être fixé sans qu’on détermine du même coup celui du sens. La mise entre parenthèses de ce «fait» est une décision quant au statut du sens en général dans ses rapports avec le discours. Elle ne dépend pas de la phénoménologie, elle l’ouvre d’un geste non-critique. Et bien que Husserl n’ait par la suite jamais remis en cause cette «antériorité» juridique du sens par rapport au vouloir-dire (du Sinn par rapport au bedeuten), on voit mal comment elle se concilie avec la thématique ultérieure, avec celle de L’origine de la géométrie par exemple. Cette thématique est à la fois, et très précisément, celle que nous suivons en ce moment et celle d’une histoire sédimentée du bedeuten. Et même si l’on ne considérait que l’histoire égologique, comment penser la restauration perpétuelle du vouloir-dire en sa virginité?

L’analogie scripturale ne retient pas ici l’attention de Husserl. Celle-ci est requise par une autre métaphore.

Le milieu qui reçoit l’empreinte serait neutre. Husserl vient d’évoquer l’ Ausprägung conceptuelle. Il détermine alors la neutralité du milieu comme celle d’un médium sans couleur propre, sans opacité déterminée, sans pouvoir de réfraction. Mais cette neutralité est alors moins celle de la transparence que celle de la réflexion spéculaire: «Un médium intentionnel original s’offre à nous qui a pour trait essentiel de refléter (widerzuspiegeln, de renvoyer en miroir) tout autre intentionnalité quant à sa forme et à son contenu, de la dépeindre (abzubilden) en couleurs originales et par là de peindre (einzubilden) en elle sa propre forme de “conceptualité”.»

Double effet du milieu, double rapport du logos au sens: d’une part, une pure et simple réflexion, un reflet qui respecte ce qu’il accueille et renvoie, qui dé-peint le sens en tant que tel, dans ses propres couleurs d’origine et le re-présente en personne. C’est le langage comme Abbildung (copie, portrait, figuration, représentation). Mais, d’autre part, cette reproduction impose la marque blanche du concept. Elle informe le sens dans le vouloir-dire, elle produit une non-production spécifique qui, sans rien changer au sens, peint quelque chose en lui. Le concept s’est produit sans avoir rien ajouté au sens. On pourrait parler ici, en un certain sens, de fiction conceptuelle et d’une sorte d’imagination qui reprendrait l’intuition du sens dans la généralité du concept. Ce serait le langage comme Einbildung. Les deux mots ne surviennent pas fortuitement dans la description de Husserl: la production improductive du logique serait originale par cet étrange concours de l’ Abbildung et de l’Einbildung.

Est-ce une contradiction? Husserl en tous cas laisse paraître un certain malaise. Et ce qui donnerait beaucoup à penser, c’est qu’il attribue l’indécision de sa description à la métaphoricité accidentelle de la langue, à ce que précisément il appelle la Bildlichkeit du discours. C’est parce que le discours doit parfois se servir d’images, de figures, d’analogies — qui seraient comme ses déchets — que le logos doit être décrit à la fois comme improductivité de l’Abbildung et comme productivité de l’Einbildung. Si l’on effaçait la Bildlichkeit dans le discours descriptif, on effacerait du même coup la contradiction apparente entre Abbildung et Einbildung. Mais Husserl ne se demande pas ce qu’il en est de ce bilden nucléaire dans ses rapports avec le logos. Le passage que nous citions plus haut se poursuit ainsi: «Toutefois, il faut accueillir avec circonspection ces locutions contraignantes — refléter, dépeindre —, car la métaphoricité (Bildlichkeit) qui intervient dans leur usage pourrait aisément nous égarer (irreführen).» La métaphore est donc, à tous les sens de ce mot, séduisante. Et le discours phénoménologique devrait résister à cette séduction.

 

LE POUVOIR-LIMITE DE LA FORME

Si Husserl suspecte tous les prédicats rapportés au milieu du logos, il ne critique jamais le concept même de médium. La couche expressive est un médium, c’est-à-dire à la fois un élément et un moyen, un éther accueillant le sens et un moyen de le faire accéder à la forme conceptuelle. Le mot «médium» apparaît souvent dans les pages qui suivent. Il donne précisément son titre au problème de l’histoire des concepts dont nous évoquions à l’instant la difficulté et que nous mettions en rapport avec les thèmes ultérieurs de L’origine de la géométrie. Husserl formule ici même la difficulté[ix] qui constituera le thème central de L’origine: «Les phénomènes qui répondent aux termes Bedeuten et Bedeutung soulèvent des problèmes extraordinairement difficiles. Comme toute science est amenée par sa structure théorique, par tous les traits qui en elle sont de l’ordre de la “doctrine” (Lehre) (théorème, preuve, théorie), à s’objectiver dans un médium spécifiquement “logique”, dans le médium de l’expression, les problèmes de l’expression et de la Bedeutung sont les premiers que rencontrent les philosophes et les psychologues soucieux de logique générale, et ce sont ensuite les premiers encore qui exigent des investigations eidétiques d’ordre phénoménologique dès qu’on cherche sérieusement à les atteindre en leur fondement.»

La théorie est donc le nom de ce qui ne peut ni se dispenser de l’objectivation dans le médium ni tolérer d’y subir alors la moindre déformation. Il n’y a pas de sens (Sinn) scientifique sans vouloir-dire (bedeuten), mais il appartient à l’essence de la science d’exiger l’univocité sans ombre, la transparence absolue du discours. La science aurait besoin que ce dont elle a besoin (le discours en tant que pur vouloir-dire) ne serve à rien: seulement à garder et à regarder le sens qu’elle lui confie. Nulle part le discours ne peut être à la fois plus productif et plus improductif que comme élément de la théorie.

Cela confirme bien, si cette productivité improductive est le télos de l’expression, que le discours logico-scientifique n’a jamais cessé de fonctionner ici comme le modèle de tout discours possible.

Toute l’analyse devra désormais se déplacer entre deux concepts ou deux valeurs. D’une part, le discours idéal devra accomplir un recouvrement ou une coïncidence (Deckung) de la couche non expressive du sens et de la couche expressive du vouloir-dire. Mais, pour les raisons que nous avons déjà reconnues, ce recouvrement ne doit jamais être une confusion. Et le travail de clarification, de distinction, d’articulation, etc., doit porter sur les deux couches comme telles. La différence entre la coïncidence et la confusion nous reconduit donc à l’ouverture même de notre espace problématique. Mais cette formulation permet peut-être de progresser.

Dans le meilleur des cas, celui du recouvrement parfait des deux couches, il y aurait donc parallélisme. Le concept de parallèle respecterait à la fois la correspondance parfaite et la non-confusion. Et, selon une analogie qu’il faudrait méditer, il jouerait ici un rôle aussi décisif que dans le cas où Husserl le fait explicitement intervenir pour décrire les rapport entre le psychique pur et le transcendantal.

Le parallélisme des deux couches ne peut être un recouvrement parfait que si le vouloir-dire (sinon le discours effectif) reproduit intégralement le sens de la couche sous-jacente. Il y a toujours un certain recouvrement des deux couches, sans quoi le phénomène d’expression ne se produirait même pas mais ce recouvrement peut n’être pas intégral: «Il faut en outre souligner la différence entre expression intégrale (vollständigem) et non intégrale (unvollständigem). L’unité de l’exprimant et de l’exprimé dans le phénomène est bien celle d’un certain recouvrement (Deckung), mais il n’est pas nécessaire que la couche supérieure étende à la couche inférieure tout entière sa fonction d’expression. L’expression est intégrale quand elle imprime (ausprägt) le sceau du vouloir-dire-conceptuel sur toutes les formes et matières (Materien) synthétiques de la couche sousjacente; elle n’est pas intégrale quand elle ne le fait que partiellement: ainsi, en présence d’un processus complexe, par exemple l’arrivée de la voiture qui amène des hôtes longtemps attendus, nous crions dans la maison: la voiture! les hôtes! Naturellement cette différence d’intégralité croise celle de la clarté et de la distinction relatives.» (§ 126.)

On pourrait croire jusqu’ici que la non-intégralité de l’expression et le non-parallélisme des deux couches ont valeur de fait ou d’accident; et que même si un tel fait se produit souvent, s’il affecte presque toujours notre discours en sa totalité, il n’appartient pas à l’essence de l’expression. L’exemple que Husserl vient de citer appartient en effet au langage de la vie courante et on peut encore supposer que l’expression scientifique a précisément pour mission et comme pouvoir de maîtriser ces ombres et de restituer l’intégralité du sens visé dans l’expression.

Or, au risque de compromettre un axiome (la valeur improductive et réfléchissante de l’expression), Husserl met aussi à jour une non-intégralité essentielle de l’expression, une incomplétude qu’aucun effort jamais ne pourra surmonter parce qu’elle tient précisément à la forme conceptuelle, à la formalité même sans laquelle l’expression ne serait pas ce qu’elle est. Alors que, plus haut, Husserl semblait vouloir insister sur la nature réfléchissante, reproductive, répétitive de l’expression, sur son Abbilden, et neutraliser en revanche ses effets et ses marques, son pouvoir de déformation ou de réfraction, son Einbilden, il insiste maintenant au contraire sur un déplacement essentiel de l’expression qui l’empêche à tout jamais de rééditer la couche du sens. Le vouloir-dire (bedeuten) ne sera jamais le double du sens (Sinn): et cette différence n’est rien de moins que celle du concept. Nous devons lire tout ce paragraphe:

«L’expression a une autre façon de ne pas être intégrale, toute différente (Eine total andere Unvollständigkeit) de celle que nous venons d’indiquer: elle appartient à l’essence de l’expression en tant que telle, à savoir à sa généralité (Allgemeinheit). Le «puisse» exprime le souhait de façon générale, la forme impérative exprime le commandement, le «pourrait», la conjecture ou le conjecturé comme tel, etc. Tout ce qui introduit dans l’unité de l’expression une détermination plus étroite est à son tour exprimé dans la généralité. La généralité propre à l’essence de l’expression implique dans son sens que tous les traits particuliers de l’exprimé ne puissent jamais se refléter (sich reflektieren) dans l’expression. La Couche du vouloir-dire n’est pas, ne peut pas être par principe, une sorte de reduplication (Reduplikation) de la couche sous-jacente.»

Renvoyant à toute la problématique des expressions complètes et incomplètes dans les Recherches logiques, Husserl évoque alors les valeurs de la couche sous-jacente qui ne peuvent par principe se répéter dans l’expression (qualités de clarté, de distinction, modifications attentionnelles, etc. ).

Cet appauvrissement est la condition de la formalisation scientifique. L’univocité s’étend à mesure qu’on renonce à la répétition intégrale du sens dans le vouloir-dire. On ne peut donc même pas dire que la non-intégralité de fait, accidentelle, inessentielle est réduite par une téléologie du discours scientifique, ou qu’elle est comprise comme obstacle provisoire dans l’horizon d’une tâche infinie. Le télos du discours scientifique luimême comporte, en tant que tel, un renoncement à l’intégralité. La différence n’est pas ici déficience provisoire de l’epistémè en tant que discours, elle est sa ressource propre, la condition positive de son activité et de sa productivité. Elle est autant la limite du pouvoir scientifique que le pouvoir de la limite scientifique: pouvoir-limite de sa formalité.

 

LA FORME «EST» — SON ELLIPSE

Ces propositions concernaient avant tout, semble-t-il, le rapport entre la forme de l’énoncé et le contenu du sens, entre l’ordre du vouloir-dire et l’ordre du noème en général. Elles impliquent pourtant une décision essentielle concernant cette fois le rapport des énoncés entre eux, à l’intérieur du système général de l’expressivité. Pour que le rapport de l’expression au sens ait pu recevoir la détermination que nous venons de dessiner, ne fallait-il pas avoir déjà reconnu un privilège absolu à un certain type d’énoncé? N’y a-t-il pas entre la valeur de formalité et une certaine structure de la phrase un rapport essentiel? Du même coup, n’y a-t-il pas entre un certain type de noème (ou d’expérience du sens) et l’ordre du vouloir-dire une facilité de passage qui aurait en quelque sorte assuré à toute cette phénoménologie du logos sa propre possibilité?

Avec cette question nous revenons sur nos premiers pas: qu’en est-il du concept de forme? Comment inscrit-il la phénoménologie dans la clôture de la métaphysique? Comment détermine-t-il le sens de l’être en présence, voire en présent? Qu’est-ce qui le fait secrètement communiquer avec cette délimitation du sens de l’être qui le donne à penser par excellence dans la forme verbale du présent, et plus étroitement encore dans la troisième personne de l’indicatif présent? Que donne à penser la complicité de la forme en général (eidos, morphè) et du «est» (esti)?

Rétablissons le contact de ces questions avec le texte de Husserl au point où l’appauvrissement formel vient d’être reconnu comme une règle d’essence. Le problème du rapport entre les différents types d’énoncé surgit alors tout naturellement. L’énoncé dans la forme du jugement, du «il en est ainsi», est-il un énoncé parmi d’autres? Quelque excellence ne lui est-elle pas réservée dans la couche de l’expressivité? «Il importe de faire la clarté sur tous ces points, si on veut résoudre l’un des plus anciens et difficiles problèmes de la Bedeutungssphäre; jusqu’à présent, il est resté sans solution en l’absence des principes d’évidence phénoménologiques qu’il requiert. Voici ce problème: quel rapport existe-t-il entre l’énoncé en tant qu’expression du jugement et les expressions des autres actes?» (§ 127).

La réponse à une telle question avait été préparée, sa nécessité en avait été annoncée à une étape de l’analyse qui ne concernait pas encore la couche de l’expression. Il s’agissait alors de mettre en évidence, à l’intérieur des vécus pratiques ou affectifs, à l’intérieur des actes d’évaluation esthétique, morale, etc., un noyau «doxique» qui, permettant toujours de penser les valeurs comme des étants (le souhaité comme étant-souhaité, l’agréable comme étant-agréable, etc. (§ 114)), constitue, si l’on peut dire, la logicité de la couche pré-expressive. C’est parce que cette couche silencieuse comporte toujours — ou a toujours le pouvoir de restaurer — un rapport à la forme qu’elle peut toujours convertir son expérience affective, axiologique, son rapport à ce qui n’est pas étant-présent, en une expérience dans la forme de l’étant-présent (le beau comme étant-beau, le désiré comme étant-désiré, le futur-redouté comme étant-futur-redouté, l’inaccessible comme étant-inaccessible, et à la limite, l’absent comme étant-absent), qu’elle s’offre sans réserve au discours logique surveillé par la forme prédicative, c’est-à-dire par l’indicatif présent du verbe être[x]. Aux yeux de Husserl, non seulement cela ne réduira pas l’originalité des expériences et des discours pratiques, affectifs, axiologiques, mais leur assurera la possibilité d’une formalisation sans limite[xi].

Ayant fait apparaître que «tout acte, ou tout corrélat d’acte, enveloppe en soi un facteur “logique”, implicite ou explicite» (§ 117), Husserl n’avait plus qu’à en tirer les conséquences quant à la reprise expressive de ces actes, et à confirmer plutôt qu’à découvrir le privilège du «est» ou de l’énoncé prédicatif. Au moment où il répète[xii] la question dans l’ordre du vouloir-dire, la réponse est en vérité déjà requise. On n’a pas à en être surpris ou déçu. Il y a là comme une règle du discours ou du texte: la question ne peut s’inscrire que dans la forme dictée par la réponse qui l’attend, c’est-à-dire qui ne l’a pas attendue. Il faut seulement se demander comment la réponse a prescrit la forme de la question: non pas selon l’anticipation nécessaire, consciente et calculée de celui qui conduit un exposé systématique mais, d’une certaine manière, à son insu. On peut par exemple se demander ici jusqu’à quel point la référence à la couche expressive n’a pas, avant même de devenir un thème, conduit secrètement les analyses de la couche pré-expressive, et permis d’y découvrir un noyau de sens logique, dans la forme universelle et prétendûment silencieuse de l’étant-présent.

Et si, entre l’être comme étant-présent dans la forme du vouloir-dire (bedeuten) et l’être comme étant-présent dans la forme dite pré-expressive du sens (Sinn), quelque complicité irréductible n’a pas opéré, soudant entre elles les deux couches, permettant aussi bien de les rapporter l’une à l’autre, de les articuler dans toute cette problématique. N’est-ce pas là le lieu de la décision pour tous les problèmes que nous avons repérés jusqu’ici[xiii]? Est-ce qu’à partir de cette question l’idée même d’un langage expressif ne devient pas problématique? Et, avec elle, la possibilité d’une distinction entre la couche du sens et la couche du vouloir-dire? Surtout, est-ce que les rapports entre les deux couches peuvent être pensés sous la catégorie d’expression? Dire en effet que la description de l’infrastructure (du sens) a été secrètement guidée par la possibilité superstructurelle du vouloir-dire, ce n’est pas contester, contre Husserl, la dualité des couches et l’unité d’un certain passage qui les rapporte l’une à l’autre. Ce n’est ni vouloir réduire une couche à l’autre ni juger impossible la reprise intégrale du sens dans le vouloir-dire. Ce n’est ni reconstruire l’expérience (du sens) comme un langage, surtout si l’on entend par là un discours, un tissu verbal; ni produire une critique du langage à partir des richesses ineffables du sens. C’est simplement questionner sur un autre rapport entre ce que, problématiquement, on appelle le sens et le vouloir-dire.

C’est-à-dire sur l’unité du sens et du mot dans le «est»: qui n’a pu promettre en droit la reprise de tout langage dans la prédication théorique que pour avoir déjà, téléologiquement, promis tout le sens au vouloir-dire. Et sur les rapports entre le est et la formalité en général: c’est dans l’évidence du est (présent), dans l’évidence elle-même, que se propose toute la phénoménologie transcendantale considérée dans sa plus haute ambition, celle qui passe à la fois par la constitution d’une logique et d’une ontologie absolument formelles et par une description transcendantale de la présence à soi ou de la conscience originaire.

On peut alors penser que le sens de l’être a été limité par l’imposition de la forme qui, dans sa valeur la plus ouverte et depuis l’origine de la philosophie, lui aurait assigné, avec l’autorité du est, la clôture de la présence, la forme-de-la-présence, la présence-dans-la-forme, la forme-présence[xiv]. On peut penser au contraire que la formalité — ou la formalisation — est limitée par le sens de l’être qui, en fait, dans le tout de son histoire, n’a jamais été séparé de sa détermination en présence, sous l’excellente surveillance du est; et que dès lors la pensée de la forme a pouvoir de s’étendre au-delà de la pensée de l’être. Mais, que les deux limites ainsi dénoncées soient la même, c’est ce qu’illustre peut-être l’entreprise husserlienne: la phénoménologie n’a pu pousser à son extrême limite l’exigence formaliste et critiquer tous les formalismes antérieurs qu’à partir d’une pensée de l’être comme présence à soi, à partir d’une expérience transcendantale de la conscience pure.

On n’a donc probablement pas à choisir entre deux lignes de pensée. Plutôt à méditer la circularité qui indéfiniment les fait passer l’une dans l’autre. Et, répétant rigoureusement ce cercle en sa propre possibilité historique, laisser peut-être se produire, dans la différence de la répétition, quelque déplacement elliptique: déficient sans doute, mais d’une certaine déficience qui n’est pas encore, ou n’est déjà plus absence, négativité, non-être, manque, silence. Ni matière ni forme, rien que puisse reprendre quelque philosophème, c’est-à-dire quelque dialectique, en quelque sens qu’on la détermine. Ellipse à la fois du vouloir-dire et de la forme: ni parole pleine, ni cercle parfait. Plus et moins, ni plus ni moins. Peut-être une tout autre question.

 


 

[i] Cf. l’Introduction aux Idées directrices pour une phénoménologie I (Idées 1).

[ii] J’ai tenté de justifier cette traduction dans La voix et le phénomène, Introduction au problème du signe dans la phénoménologie de Husserl (P. U. F., 1967), qui renvoie surtout à la première des Recherches logiques.

[iii] Je cite en général la traduction française de P. Ricœur et renvoie aux précieux commentaires qui l’accompagnent. J’ai dû toutefois, pour des raisons qui ne tiennent qu’à l’intention de cette analyse, souligner certains mots allemands et insister sur leur charge métaphorique.

[iv] Sur le sens et l’importance de la Verflechtung, sur le fonctionnement de ce concept dans les Recherches, cf. «La réduction de l’indice», in La voix et le phénomène.

[v] Ces précautions avaient été prises et longuement justifiées dans les Recherches. Bien entendu, ces justifications, pour être démonstratives, ne s’en tenaient pas moins à l’intérieur d’oppositions métaphysiques traditionnelles (âme/corps, psychique/physique, vivant/ non-vivant, intentionnalité/ non-intentionnalité, forme/ matière, signifié/signifiant, intelligible/sensible, idéalité/empiricité, etc. ). On rencontrera ces précautions en particulier dans la première des Recherches, qui n’en est en somme que la longue explication, dans la cinquième (ch. II, § 19) et dans la sixième (ch. I, § 7). Elles seront sans cesse confirmées dans Logique formelle et logique transcendantale et dans L’origine de la géométrie.

[vi] § 15.

[vii] § 124, p. 304. Par «discours proprement dit», nous n’entendons pas, cela va de soi, discours effectivement et physiquement proféré mais, suivant les indications de Husserl, animation de l’expression verbale par un vouloir-dire, par une «intention» qui peut, sans en être essentiellement affectée, rester physiquement silencieuse.

[viii] On pourrait interroger, de ce point de vue, toute l’esthétique latente de la phénoménologie, toute la théorie de l’œuvre d’art qui transparaît à travers la didactique des exemples, qu’il s’agisse d’exposer le problème de l’imaginaire ou le statut de l’idéalité, de ce «une fois» de l’œuvre, dont l’identité idéale peut se reproduire à l’infini comme la même. Un système et une classification des arts s’annoncent dans cette description du rapport entre l’archétype et les exemplaires reproductifs. Est-ce que la théorie husserlienne de l’idéalité de l’œuvre d’art et de ses rapports avec la perception peut rendre compte des différences entre l’œuvre musicale et l’oeuvre plastique, entre l’œuvre littéraire et l’œuvre non littéraire en général? Et, d’autre part, est-ce que les précautions prises par Husserl quant à l’originalité de l’imaginaire, ce qu’elles ont même de révolutionnaire, suffisent à soustraire l’œuvre à toute une métaphysique de l’art comme reproduction, à une mimétique? On pourrait montrer que l’art, selon Husserl, renvoie toujours à la perception comme à son ultime ressource. Et donner les œuvres d’art comme des exemples dans une théorie de l’imaginaire, n’est-ce pas déjà une décision esthétique et métaphysique?

[ix] Ce problème était déjà mis en forme dans l’Introduction aux Recherches logiques (§ 2).

[x] Husserl veut à la fois respecter la nouveauté ou l’originalité du sens (pratique, affectif, axiologique) qui surviennent au noyau de sens de la chose (Sache) nue, comme telle, et en faire apparaître néanmoins le caractère «fondé», superstructural. «Le nouveau sens introduit une dimension de sens totalement nouvelle; avec lui se constituent non plus de nouveaux éléments déterminants de la “chose” brute (Sache), mais les valeurs des choses, les qualités de valeur (Wertheiten), ou les objectités-de-valeur (Wertobjektitäten) concrètes: beauté et laideur, bonté et méchanceté; l’objet usuel, l’œuvre d’art, la machine, le livre, l’action, l’acte accompli, etc. Dès lors, la conscience est une fois de plus à l’égard de ce nouveau caractère une conscience positionnelle: le “valable” peut être posé sur le plan doxique comme étant valable (als wert seiend). L’“étant” qui s’attache au “valable” comme sa caractérisation, peut en outre être pensé sous sa forme modalisée, au même titre que tout “étant”...» (§ 116). «Par conséquent, nous pouvons encore dire ceci: tout acte, ou tout corrélat d’acte, enveloppe en soi un facteur “logique” (ein Logisches), implicite ou explicite... Il ressort de toutes ces considérations que tous les actes en général — y compris les actes affectifs et volitifs — sont des actes “objectivants” (objektivierende), “constituant” originairement des objets; ils sont la source nécessaire des différentes régions de l’être et donc aussi des différentes ontologies qui s’y rapportent... Nous atteignons ici la plus profonde des sources à partir desquelles doit s’élucider l’universalité du logique, et finalement de celle du jugement prédicatif (ici, nous mettons en cause la couche de l’expression dans l’ordre de ce qui «veut dire» (des bedeutungsmässigen Ausdrückens) qui n’a pas encore été traitée de près).» (§ 117.)

[xi] «C’est ici que se fondent en dernier ressort les analogies qu’on a toujours senties entre la logique générale, la théorie générale des valeurs et l’éthique, lesquelles, poussées dans leurs derniers requisits, conduisent à la constitution de disciplines générales parallèles d’ordre formel, logique formelle, axiologie formelle et théorie formelle de la pratique (Praktik). » (§ 117. ) (Cf. aussi Logique formelle et logique transcendantale, § 50. )

[xii] «Nous avons des prédications expressives, dans lesquelles un «il en est ainsi!» (So ist es!) vient à expression. Nous avons des conjectures, des questions, des doutes expressifs, des vœux, des commandements expressifs, etc. Au point de vue du langage, nous trouvons ici des formes de proposition qui pour une part ont une structure originale mais qui sont susceptibles d’une double interprétation: aux propositions énonciatives s’ajoutent des propositions interrogatives, des propositions conjecturales, optatives, impératives. Le conflit originel est de savoir si, abstraction faite de la formulation grammaticale de ses formes historiques, on est en face de types de “vouloir-dire” situés sur le même plan (gleichgeordnete Bedeutungsarten) ou si toutes ces propositions ne sont pas en vérité, en vertu de ce qu’elles veulent dire, des propositions énonciatives. Dans la deuxième hypothèse, toutes les structures d’actes de cet ordre, par exemple les actes de la sphère affective, qui en eux-mêmes ne sont pas des actes de jugement, ne pourraient accéder à 1’“expression” que par le détour (Umweg) d’un jugement qui se fonderait sur ces actes affectifs.» (§ 127. )

[xiii] Bien que la réponse ait prescrit la forme de la question, ou, si l’on préfère, s’y soit elle-même prescrite, son articulation thématique n’est pas une simple redondance. Elle engage de nouveaux concepts et rencontre de nouvelles difficultés, par exemple lorsqu’il s’agit, à la fin du § 127, des expressions directes ou indirectes du sens, et du statut du détour (Umweg) périphrastique. Prenons quelques repères dans ce paragraphe: «Le médium du vouloir-dire expressif, ce médium original du logos, est-il spécifiquement doxique?... Naturellement, cela n’exclurait pas qu’il y ait plusieurs manières d’exprimer par exemple des vécus affectifs. Une seule d’entre elles serait l’expression directe: ce serait une expression simple [schlicht. Nous soulignons] du vécu (ou de son noème, si l’on choisit le sens corrélatif du mot expression); elle serait obtenue par adaptation immédiate [nous soulignons] d’une expression articulée sur le vécu affectif articulé, grâce à quoi le doxique recouvre le doxique. Ce serait donc la forme doxique incluse dans le vécu affectif considéré selon toutes ses composantes, qui permettrait d’adapter l’expression en tant que vécu se réduisant exclusivement à une thèse doxique (doxothetischen), au vécu affectif... Plus exactement, si elle voulait être fidèle et intégrale, cette expression directe ne se joindrait qu’aux vécus dont la doxa n’est pas modalisée... II reste toujours de multiples possibilités d’expressions indirectes procédant par “détours” (mit “Umwegen”)... ».

[xiv] La forme (la présence, l’évidence) ne serait pas l’ultime recours, la dernière instance à laquelle renverrait tout signe possible, l’archè ou le télos. Ou plutôt, d’une manière peut-être inouïe, la morphè, l’archè et le télos feraient encore signe. En un sens — ou un non-sens — que la métaphysique aurait exclu de son champ, se tenant néanmoins en rapport secret et incessant avec lui, la forme serait déjà en soi la trace (ikhnos) d’une certaine non-présence, le vestige de Fin-forme, annonçant-rappelant son autre, comme le fit peut-être Plotin, au tout de la métaphysique. La trace ne serait pas le mixte, le passage entre la forme et l’a-morphe, la présence et l’absence, etc., mais ce qui, se dérobant à cette opposition, la rend possible depuis l’irréductible de son excès. Dès lors, la clôture de la métaphysique, celle que semble indiquer, en la transgressant, telle audace des Ennéades (mais on peut en accréditer d’autres textes), ne passerait pas autour d’un champ homogène et continu de la métaphysique. Elle en fissurerait la structure et l’histoire, y inscrivant organiquement, y articulant systématiquement et du dedans les traces de l’avant, de l’après et du dehors de la métaphysique. Nous en proposant ainsi une lecture infinie et infiniment surprenante. Il peut toujours se produire à l’intérieur d’une époque, en un certain point de son texte (par exemple, dans le tissu «platonicien» du «plotinisme»), une rupture et un excès irréductibles. Déjà sans doute dans le texte de Platon..

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