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Vols d’aveugle autour d’une librerie
Hélène Cixous

 Études françaises, Derrida lecteur, Volume 38, numéro 1-2 (2002)

 

SON SOUFFRIR aura commencé à l’instant de sa naissance, au premier pas de vie, dans l’hospitalité brève accordée à l’arrivant pour la vie, sa vie, une vie.

« Comme la vie aura été courte », murmure-t-il souvent la voyant depuis toujours finie, finissante, promise qui promet par définition la brièveté. Courte, curta, coupée.

La vie, oui, est donnée coupée ; tronquée ; courte donc trop courte, raccourcie. Racine curt-, cor-t, cer, cor, car, car-o, carnis. Courte est la chair vie, la vie n’est jamais qu’un morceau de la chair, la part de viande découpée dans les sacrifices, et il ne s’en console pas.

Que nous soyons nés pour être retranchés. De cette cruauté originaire, il ne cesse de s’indigner, c’est la cause, la surprise jamais atténuée, il n’en revient pas, et c’est en cela qu’il est révolutionnaire : il n’est pas habitué, il n’en finit pas de découvrir la violence de la fatalité, il en débusque les innombrables figures cachées, il les dénonce, il leur fait cracher le morceau, il pense de façon belliqueuse, il dévaste les apories, il ne décolère, ne décolore pas, ne désarme pas, insoumis qu’il est aux encerclements. Il aime Montaigne mais ne l’imite pas. Apprendre à mourir n’est pas son idée, il ne signe pas cette pétition-là. Il ne demeure pas dans la parenthèse du temps. Il y en a un qui reprend l’infini par le dedans, par les profondeurs, dans le déploiement sans limite d’un écrire qui se sauve, déjoue tous les termes, il y en a un en lui qui ne consent pas au verdict, et qui sait comment fausser compagnie au discours de la peine de mort, comment organiser les fuites dans la langue, le poète. Il sait filer. C’est-à-dire filer. Je veux dire filer. En français. C’est-à-dire en franchise. C’est-à-dire en arrachant au français, à la langue française, ses lettres de franchise. La franchise — pas l’aveu.

Tout ce qu’un poète fait à la langue sa mère sa fille son fils son dieu son amante, il le lui fait, toutes les scènes, tous les tours, coups, trous, enfants, comme il le décrit en riant par exemple dans Le monolinguisme de l’autre,

 

Parce qu’il n’y a pas de propriété naturelle de la langue, celle-ci ne donne lieu qu’à de la rage appropriatrice, à de la jalousie sans appropriation. La langue parle cette jalousie, la langue n’est que la jalousie déliée. Elle prend sa revanche au coeur de la loi. De la loi qu’elle est elle-même, d’ailleurs, la langue, et folle. Folle d’elle-même. Folle à lier.

 

La langue sa folle alliée :

 

L’« écriture », oui, on désignerait ainsi, entre autres choses, un certain mode d’appropriation aimante et désespérée de la langue, et à travers elle d’une parole interdictrice autant qu’interdite (la française fut les deux pour moi), et à travers elle de tout idiome interdit, la vengeance amoureuse et jalouse d’un nouveau dressage qui tente de restaurer la langue, et croit à la fois la réinventer, lui donner enfin une forme […].

[…] la dernière volonté de la langue […]. Comme si j’étais son dernier héritier, le dernier défenseur et illustrateur de la langue française. (J’entends d’ici les protestations, de divers côtés : mais oui, mais oui, riez donc !). Comme si je cherchais à jouer ce rôle, à m’identifier avec ce héros-martyr-pionnier-législateur-hors-la-loi […] qui n’hésiterait donc pas à violer toutes ces instructions, à tout brûler pour se rendre à la langue, à cette langue-ci.

Car toujours, je l’avoue, je me rends à la langue.

Mais à la mienne comme celle de l’autre, et je me rends à elle avec l’intention, presque toujours préméditée, de faire qu’elle n’en revienne pas : ici et non là, là et non ici, non pour rendre grâce à rien qui soit donné, seulement à venir, et c’est pourquoi je parle d’héritage ou de dernière volonté[i].

 

Il la rend folle-de-lui il l’approlifère, il l’écoute avec un écoutement savant et prophétique tout ce qu’elle ne sait pas qu’elle dit et qu’elle se dit, il l’entend, il en recueille les minuties modalisatrices, les innombrables singularités idiomatiques, les palpitations tonales, le murmure de ses confessions inadvertantes, partout où il y a huis il a une oreille.

— Je n’ai pas dit le père — auquel, non, il ne fait pas l’amour. Au nom duquel — Aimé — il fait l’amour. Dans la filature fabuleuse il y a tous les fils sauf le père. Tous les fils, en tous genres, en tous sexes. (Il faut un livre pour décrire la scène de famille où chacun figure à sa place et à une autre, scène tournante et hantée. Je ne l’écrirai pas ici. Une brève indication en attente : on le verrait si l’on avait le temps voir sa mère devenir sa fille, son nourrisson, voir ses fils le surveiller de haut, jeunes pères surmoïques de son enfantasme, mais de purpère, non.)

 

L’aveugle

Tout de suite après sa naissance, huit jours après, on le lie, on l’élie, on l’élit malgré lui à une alliance signée à sa place, on fait de lui l’aveugle à sa propre scène primitive, on le prévient, on le prémature. On lui vole l’anneau de chair. On dit qu’on lui donne l’anneau du Dieu. Derrière le rideau on entrevoit l’agneau du sacrifice. Histoire des remplacements et des substitutions. Lui-même est un substitué, substitut d’enfants morts, avant, après, tout autour. Substitut à lui-même, d’un autre lui-même. Je n’écris pas ici le livre des Circoncisions, il faudrait des volumes. Mais tout son oeuvre est le résultat de ce quart d’heure daté, crime, dit-il dans « Circonfession », crime inaugural, crime innocent et cruel, cause de tous ses maux, graveur de sa mémoire. De ce moment, il ne pourra plus s’arrêter de se souvenir paradoxalement sans souvenir, de se nonsouvenir, de pleurer (il pleure les pleurs, écritil, par écrit, il écrit par déploration), il pleure les larmes perdues pour sa mémoire qui n’était pas encore consciemment éveillée, il pleure sa mémoire, il pleure le contretemps qui l’aura initié par division, il parle à sa mémoire et lui dit tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ou bien c’est le contraire, il pleure sa mémoire aussi perdue par ce coup d’anachronie, il dit la mémoire, car elle n’est pas la sienne,

 

[…] aussi loin que s’étende la mémoire, la mort de deux enfants, Jean-Pierre Derrida, le cousin, un an de plus que toi, écrasé par une automobile devant sa maison de Saint-Raphaël, à l’école on te dit ton frère est mort, tu le crois, un temps d’anéantissement dont tu n’es jamais ressuscité […]

[…] que jamais tu n’écris comme sA, le père d’Adéodat dont la mère est sans nom, ni comme Spinoza, ils sont trop marranes, trop « catholiques », eût-on dit rue d’Aurelle-de-Paladines, trop loin du verger, ils disent le discours, comme le signe de circoncision, extérieur ou intérieur, non, non, tu as plus de deux langues, la figurale et l’autre, et il y a au moins 4 rabbins, au moins […]

[…] S. dit « signe » et « rite extérieur », pourquoi ? Revenir à l’original, plus tard, suite du texte, revoir : « signe de circoncision » et d’élection étranger à entendement et à vraie vertu » (18-10-77), malgré ton désaccord avec lui sur ce point, et tu te rends toujours au-delà d’un désaccord, ose donc comparer la schechina de ton corps, celui du verger, à sa substance, et cela te réjouit, car tu penses alors à ce jeune homme […]

je suis sûr que tu lui ressembles de plus en plus à ta mère[ii].

 

Il se tutoie lui-même, il veut se prendre à témoin, mais lequel de lui mais comment, de son premier événement : il n’a pas vu le jour de la circoncision il n’était pas encore là, de ce jour décisif reste la cicatrice et le récit la cicatrice comme récit et le récit comme cicatrice. Tout lui est déjà écrit, lu, dicté, avant Je. Il lui reste à errer entre fiction et témoignage — et nourrir une jalousie sans espoir jamais qu’elle le venge. Quelle histoire !

Voilà pourquoi il ne s’intéresse qu’à l’aveuglement.

Il ne peut même pas dire — depuis cet instant, l’instant de la circoncision qui le frappe et n’est pas la sienne — comme la langue la seule qu’il ait, n’est pas la sienne — ce beau mot : désormais qui vient contresigner l’expérience demourante de Blanchot[iii]. Mot qui signifie, dit-il, « à partir de maintenant, et dans l’avenir ». Car à partir de cet instant, il n’y était pas. Au départ il n’y était pas, son Je n’y était pas. À l’opération qui l’ouvre à l’oeuvre son Je n’y était pas. Il y en avait un, à sa place, un auquel il ne peut donner que du tu, un tu, un qui n’avait pas la parole. Pour le philosophe c’est une chance, mais quand même. La souffrance reste. Après tout et sans qu’il y ait eu malice, on l’a signé pour lui avant lui et « une fois pour toutes ». Ce dont je témoigne — dit-il tout le temps et encore une fois dans Demeure[iv] — est d’abord, à l’instant, mon secret, il reste à moi réservé. Et il faut bien l’entendre, il faut le croire, à commencer par le secret de ce Je (témoigne) qui en français vaut un autre, un il, le il qui est Je lorsque le pronom glisse en nom. Chaque fois qu’il dit Je témoigne c’est un autre bien entendu qui témoigne, et toujours de la réserve du secret. À son secret, qu’il garde, il n’a pas accès. Il le garde, il le couve, il le veut. Il ne renonce pas. Farouche, dérobémontré, il demande cent fois : « qui je suis moi ? » Me vois-tu ?

Je dis « il demande » comme il le dit, sans attribution, sans adresse comme ici par exemple : « […] mais pourquoi je le demande, confier au bas de ce livre ce que furent les dernières phrases plus ou moins intelligibles de ma mère[v] […] ».

Il demande toujours aveuglément une explication. L’aveugle ne renonce jamais à demander — à personne, à qui, à dieu qui n’existe pas, il ne pose pas la question, il l’envoie au loin, comme le poète envoie le poème. Aveuglément. C’est sa façon paradoxale de croire, lui qui ne pourra jamais dire qu’il croit mais tout au plus qu’il aurait bien aimé croire.

Pourquoi je le demande, (se) demande-t-il, sachant qu’il n’y aura pas de réponse, comme si toute la force im-puissante de la curiosité se consumait dans ce pour et ce quoi. C’est me dis-je qu’on a répondu de lui avant que Je demande. Reste la question.

 

[…] mais pourquoi je le demande, confier au bas de ce livre ce que furent les dernières phrases plus ou moins intelligibles de ma mère, encore vivante au moment où j’écris ceci, mais déjà incapable de mémoire, de la mémoire en tout cas de mon nom, un nom devenu pour elle à tout le moins imprononçable, et j’écris ici au moment où ma mère ne me reconnaît plus et où, capable encore de parler ou d’articuler, un peu, elle ne m’appelle plus et pour elle et donc de son vivant je n’ai plus de nom, voilà ce qui arrive, et quand elle semble me répondre toutefois, elle répondrait plutôt à quelqu’un qui se trouve être moi sans qu’elle le sache, si savoir veut dire ici quelque chose, donc sans que je sache désormais plus clairement moi-même qui lui aura posé telle ou telle question comme l’autre jour à Nice alors que je lui demandai si elle avait mal (« oui ») puis où, c’était le 5 février 1989, elle eut dans une rhétorique qui n’avait jamais pu être la sienne l’audace de ce trait dont hélas elle ne saura jamais rien, n’a sans doute rien su, et qui trouant la nuit répond à ma demande : « J’ai mal à ma mère », comme si elle parlait pour moi, à la fois dans ma direction et à ma place, quoique dans la confusion d’apparence amnésique où elle finit ses jours […][vi].

 

Comme s’il avait été oublié pas seulement lié ni allié, mais dès le début oublié oubélié et condamné. Ce qui a eu lieu une fois se répète j’ai mal à mon amnésie ma mère…

Voilà pourquoi il ne s’intéresse qu’à l’aveu d’aveuglement. Aux aveugles. À ceux qui écrivent à l’aveuglement. Au point de vue. À l’aveugle comme sachant inutilement. Lui-même se sachant aveugle et pour rien. On ne voit pas son propre aveuglement. On ne peut qu’attendre le jour d’un(e) autre, un autre jour. Mais nul mieux que lui ne voit les taches aveugles chez l’autre. Il voit l’invu de l’autre. Ce qui a échappé ne lui échappe pas. Il s’intéresse aux écrits d’aveugles, donc à la littérature la plus tourmentée par la conscience inutile du secret, celle qui chasse, traque, fouille le buisson ardent, tourne autour de l’espace déserté par l’instant de l’apocalypse. Déserté, je veux dire : ravagé, en proie à l’unique flamme qui, éblouissant, grille le regard. Il y a la flamme. On le trouvera toujours à descendre lisant le livre au plus près des cendres entre flamme et feu. Demandant comment livrer sans trahir. Il ne désire que lire l’élusif.

L’aveugle se regarde dans le liroir.

 

Autour — d’une bibliothèque

Pour ne pas se sentir trop seul et devenir fou, pour ne pas seulement souffrir de souffrir mais pour trouver dans le mal qui mine la veine d’un sourire, pour faire dans les larmes la part du rire, d’un souffrire au-delà du souffrir, pour ne pas tourner en rond autour de sa blessure — like an old dog licking an old sore, comme, de Shakespeare, le dit Joyce dans Ulysses —, il prend de la hauteur et fait sa part à l’autre auteur, le semblable, en l’expérience du mal, s’il y en a.

Comment, où, de qui est-il le lecteur ?

Il faut une bibliothèque. C’est une tour, qui est un livre plein de livres. Une librerie. Ou une autre. Il lui faut quelque tour, en français. Il n’écrit ni ne lit sans tour, vous l’avez remarqué ?

En haut de la tour, un autour. (Oser dire qu’un autour est un aquilidé ; comme l’épervier son cousin. Au temps du latin, il était un accipiter, un preneur, un plongeur. À qui l’idée ? Au dictionnaire. Au trésor des langues dont il se nourrit. Lui. Le dictionnaire-Derrida-Le poète.) L’autour c’est lui dans le rôle de lecteur. Ramassé, il se prépare à lire. Suspendons son vol un instant.

Deux temps, deux remarques.

D’abord pour rappeler qu’il élit. Ce n’est pas son propre. Tout le monde élit. La lecture est toujours élection. Mais lui c’est en tant qu’Élie qu’il élit dans la bibliothèque en littérature (et probablement sur les étagères de philosophie aussi. Mais j’ai choisi de le filer en littérature. Encore ceci : il ne lit en littérature que les philosophants, inséparablement.)

Il fond, l’autour, sur — comme l’ont noté les responsables de ce numéro d’Études françaises et je les cite : « Mallarmé Artaud Bataille Blanchot Genet Ponge Celan Joyce Shakespeare et Kafka ». Des hommes. Dix hommes. En apparence, du moins. Il faut dix hommes pour que puisse avoir lieu un office religieux chez les juifs, pensé-je en manière de plaisanterie. Disons, pas de femme. En tout cas, telle nous est livrée, par la liste, l’apparence. Disons dix noms. (Encore ne sont-ils pas tous élus de son coeur également.) Dix ou plus grands artistes de la langue (il manque Rousseau, saint Augustin, ceux qui me semble-t-il lui sont ses très proches). Très différents, mais quand même. Qu’ont-ils en commun ? S’ils ont quelque chose en commun qui engendre l’élection par Derrida ? Quel apparencement ? Disons : la blessure. La perte d’un morceau de chair donc de l’âme; ils ont tous fait l’expérience d’une ablation chacun la sienne, chacun son mal plus ou moins grave « en réalité » mais ensuite l’expérience fait trace, cicatrice, fantasme, marque, disruption psychique. Ils ont tous été connus par la morsure, ils ont tous eu mal à une partie du moi, et pour leur plus grande chance poétique, si l’un ou l’autre avait eu une idée du propre — de la propreté de la propriété — elle aura eu l’occasion d’être bien écornée. L’un a eu mal à la mère, l’autre mal au nom, ou bien les deux, aucun n’est indemne, chacun relève à sa façon de la tragédie de l’héritage que Jacques Derrida remet en scène comme personne. Héritage toujours déshéritant. Laissons-le poursuivre son vol.

— Comment élit-il ?

Au vol. Et comme le font les vrais lecteurs, en aveugle. Avec la sûreté énigmatique mais non inexplicable d’un aveugle choisissant un livre dans le noir. Comme le raconte Thomas Bernhard dans le texte appelé Montaigne.

 

Pour fuir ma famille et donc mes bourreaux, je me réfugiai dans un coin de la tour et j’avais, sans lumière et donc sans affoler contre moi les moustiques, pris dans la bibliothèque un livre qui, au bout de quelques phrases que j’y avais lues, s’avéra être de Montaigne, avec lequel je suis, d’une manière si intime et effectivement éclairante, parent comme avec personne d’autre[vii].

 

Comme le raconte Celan dans son discours appelé Der Meridian. Je cherche dit-il. Je cherche. Et voici que je trouve : un nom, un mot, une ligne.

 

[…] j’entreprends — maintenant — une exploration topologique. Je recherche le pays d’où Reinhold Lenz et Karl Emil Franzos, ici rencontrés chemin faisant, et près de Georg Büchner, ont eu départ. Je recherche également, puisque, à nouveau, j’en suis au début, le lieu de ma provenance. Je les recherche d’un doigt mal assuré, parce qu’anxieux, sur la carte — carte d’enfant, à dire vrai, la seule que je possède. […]

Je découvre quelque chose qui me décharge, pour une part, de m’être en votre présence enfoncé dans cet impossible chemin de l’Impossible. Je découvre ce qui lie, et finalement amène, le poème à la Rencontre. Je découvre quelque chose — à l’instar de la parole — immatériel, mais terrestre, de ce sol, chose ayant forme de cercle, et qui, passant de pôle à pôle, fait sur soi retour et intersecte — posément — tous les tropes —: je découvre… un Méridien[viii].

 

Le mystère c’est la lettre, la lettre que nous envoie la littérature. On est entré dans une librairie ou bien dans une librerie. Il y a une oeuvre, disons un corpus, qui peut être vaste, une montagne disons, on peut avoir l’impression d’une muraille. On la feuillette. Muraille. On voit tout de suite une absence de porte. Ou bien c’est le contraire. Il y a une lettre. Le livre l’envoie. La décoche. La lettre dit un mot, deux mots. Une phrase. Parfois nominale. Équivoque. Une virgule passe. Et la lettre du livre vient se planter en tremblant dans notre coeur lecteur. Pour que l’événement se produise, il faut chercher, certes, désirer. Mais on ne peut rien commander. Il faut se laisser trouver, lire. Et lire c’est ça : être élu par un signe en plein vol.

L’autour survole. Son vol décrit de larges cercles très haut au-dessus des textes, il plane un temps. Tourne. En tous sens. La lecture a déjà commencé — par les Circonstances

 

Comment une parole, en deux mots, pourrait-elle s’encercler sans tourner en rond ? Dire quelque chose d’autre sans cesser de parler d’elle-même, en y revenant au contraire, deux mots en un ? […] il faudrait accepter qu’un discours doive parler de lui-même pour rompre le narcissisme, en tout cas pour le donner à voir et à penser. […] Il faudrait accepter que la voix résonne encore de son inscription dans le cercle, quand elle dit autour.

Autour : tourner autour, se tenir autour. En la circonstance, Ulysse le revenant[ix].

 

Encore un tour :

 

Une seule fois : la circoncision n’a lieu qu’une fois. Telle nous est du moins livrée l’apparence, et la tradition de l’apparence, ne disons pas du simulacre.

Autour de cette apparence nous devrons tourner. […]

Si une circoncision n’a lieu qu’une fois, cette fois est donc à la fois, at the same time, en même temps la première et la dernière fois. Telle serait l’apparence — archéologie et eschatologie — autour de laquelle nous devrons tourner, comme autour de l’anneau qui s’y esquisse, découpe ou détache. Cet anneau tient ensemble une bague, celle de l’alliance, la date anniversaire et le retour de l’année[x].

 

Il prend son vol, il le vole, il survole une oeuvre un oeuvre, un corps, un corpus, il plane un temps il cherche où, sur quel croisement de points sur quel(le) voile ou parchemin, il va planter son bec, sa plume — il va piquer (ses points, les points de l’autre), il va faire un piqué, pas n’importe où, il cherche avec une précision microchirurgicale l’endroit (donc l’envers aussi) ou alors le ver luisant, ou l’anneau d’or — le là où ça clignote, ça brille, ça s’éclipse, où perlent encore le sang, les larmes d’une blessure ancienne endormie — lèvres de la plaie scellées prêtes à re-murmurer. Il s’en prend au texte, il y fait son entrée par la porte à secret, un trou, une fente. Et soudain, autour, il fond. Il fond et il fond ! Cruel tendre. Ô le mot ! l’homonyme ! C’est bien lui ce fondre, ce foudre, cette fonte. Il attaque. Points de vue piqués sur l’autre voile[xi], dit-il, et il pique un rire sous cape : il lit comme il écrit comme il respire, à la tire, au signifiant volant, dans un geste de pré-dation superbe, où p/rendre est rendre, pincer est inscrire.

Il trouve un mot — de passe — Schibboleth — donc avec un mot-clé il opère tout le texte. Ou plutôt il trouve le trou dans les mots le mot troué par où faufiler la pointe de son style, le dard, l’aiguille.

Un autre tour encore :

 

Enlacés, séparés : témoins sans attestation, venant vers nous, venant aussi l’un vers l’autre, au détour du temps qu’ils étaient appelés à faire tourner.

Où tourne ce tournant du temps ? Qu’est-ce que ce détour, ce détournement ou ce tour du temps ont à voir avec l’épreuve de l’instant, comme instant du secret ? Témoigner d’un secret, qu’est-ce que ça veut dire ? Comment peut-on témoigner de ce qui, en principe, est destiné à se refuser au témoignage[xii] ?

 

Je fais une courte halte ici auprès du personnage du Témoin.

Car

 

[…] ce dont je témoigne, personne ne peut en témoigner à ma place. […] n’importe qui à ma place, etc., confirmerait mon témoignage, qui est donc à la fois infiniment secret et infiniment public ; et c’est pourquoi je m’engage d’avance à répéter, et je commence par répéter.

[…] Par essence un témoignage est toujours autobiographique : il dit, à la première personne, le secret partageable et impartageable de ce qui m’est arrivé, à moi, à moi seul, le secret absolu de ce que j’ai été en position de vivre, voir, entendre, toucher, sentir et ressentir. Mais le concept classique de l’attestation, tout comme celui de l’autobiographie, semble exclure, en droit, et la fiction et l’art, dès lors qu’est due la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Un témoignage ne doit pas être, en droit, une oeuvre d’art ni une fiction[xiii].

 

Le témoin est toujours un survivant comme le lecteur un revenant. À sa place.

Tour revient, en tous genres, en trope, en fois, en foi fendue en fois.

 

L’autre — laisse tomber le reste. Risquant de revenir au même. Tombe — deux fois les colonnes, les trombes — reste.

 

 

 

« Catachrèse, s.f. I. Trope par lequel un mot détourné de son sens propre est accepté dans le langage commun pour désigner une autre chose qui a quelque analogie avec l’objet qu’il exprimait d’abord ; par exemple, une langue, parce que la langue est le principal organe de la parole articulée ; une glace […] une feuille de papier […][xiv].

 

 

L’autour autour des tours tourne des tours en tout genre, comme des voiles en somme, qu’il démet avant de les mettre. Les voiles se retournent. En tout sens. Tournage, tourment et retournements. À tous les tours il trou(v)e. Une clé et inversement : lec. Il trouve : Cl — il trou(v)e : demeure, qui ne demeure pas mais se divise et se propage dès que deux meurent. Il trouve reste qui ne reste pas et se retourne en Ester. Il trouve schibboleth qui passe, trouve qual et quelle et tous ces mots qui sitôt lus en allument d’autres et parlent sous la cape du français toutes les autres langues. Soit : vole. Qui voudrait retourner vole il trouverait love je veux dire love, en français, et en anglais : love. Soit que soit que, il lit à la volée des langues. Legat qui volet et interpretetur, ut volet, dit saint Augustin, dit-il[xv]. Il s’intraduit, il n’aime que ça — la simtraduction simultanée.

Au vol, au lieu du vol, à la scène du vol, il revient, prendre et se faire prendre, dans l’enivrement d’une revenance partagée avec ses covolants, ou covolés. Ses lus, ses élus, reviennent sur la scène du crime, la scène volée, la scène primitive de leur lésion désappropriation : ce jour-là, à cette date, on les a lésés de leur lésion, à l’heure de leur sort ils n’y étaient pas, un crime a été commis sur leur personne ou par leur personne et ils veulent en garder le fruit, tous les fruits. Comme on le sait, depuis saint Augustin en apparence, la littérature, l’idée de livre ont commencé par un vol de fruit. Il faut un fruit. Il faut un vol. Toujours. Mais attention, il s’agit tout de suite toujours de mots, il dirait peut-être de vocable. Le fruit n’aurait aucun intérêt, le vol non plus, s’ils ne jouaient pas au lecteur des tours… de cochon — je pense aux poires juste bonnes pour les cochons de saint Augustin —, je veux dire des tours de langue. Il faut qu’il y ait lapsus, calami et linguae, faute au bout de la langue et pas seulement faute par petite délinquance. Le goût inoubliable du vol n’est pas lié, comme le sut saint Augustin à l’instant à l’appropriation de la chose volée, mais à ses conséquences littérales. O meum furtum !, s’écrie saint Augustin (on entend bien l’accent amoureux de sa voix n’est-ce pas), toi qui me reviens en fructum ! Ô mon cher vol, ô mien, ô fruit inespéré. Tous des furtifs, des re-marqueurs (Signéponge) des réitérateurs de la faute commise pour eux, par eux en leur nom, sous leur nom. Comme si Le Livre avait été inauguré par une faute de frappe.

Et après : Rousseau, dans la scène tordante où il en a après une pomme gardée dans une dépense et qu’il guigne par une jalousie (je souligne). Selon moi c’est le pome des pomes. D’abord le fruit ensuite le ruban. Rose. Il faut qu’il soit rose. Rose retourné(e) en oser. Si j’avais le temps ! Je suivrais Rose jusque chez la Comtesse Almaviva, elle doit s’appeler Rosine, c’est inévitable. Si j’avais le temps je raconterais les quarante rubans roses, et je livrerais le secret, le pot aux roses je le connais. Mais je n’ai pas ici le temps.

Et après : rose nous mène et le fruit avec, au Genet épineux dont Jacques Derrida a fait toute la vérité en portrait génial. Genet lui c’est le raisin, la grappe et postiche, la vraie grappe de texte donc, sur laquelle il met la main.

Et après : alors lui aussi, il ne faut point à la tradition. Et il entre au jardin où poussent les livres sans retard. Dans cette scène il se voit en Ali Baba et les quarante voleurs. Je n’invente pas : il se dénonce lui-même champion hilarant de vol et de parjure, alias Élie Baba, et même il en rajoute : Ali n’avait que quarante secrets par jarre (djarra, il parle arabe quand il faut) tandis que lui est à la veille de cinquante-neuf parjurres, tous fruits de ses tentatives de confession. Qui se confesse se parjure, c’est bien pour ça aussi qu’il a la tentation de se circonfesser sans cesse thésaurisant les jouissances sexuelles toujours en tout genre comme d’habitude. L’image comique : comment, demande-t-il, se fesser soi-même? Comme il le mérite. Il fait tout ce qu’il peut. Il figure par écrit tout ce qu’il ne peut pas. Le mot figue est aussi une figure. Dans une autre scène à la place de la figue il y avait la grappe.

 

[…] il faut bien déclarer, comme à la douane, mon homosexualité impossible, celle que j’associerai toujours au nom de Claude, les cousins-cousines de mon enfance, ils débordent mon corpus, la syllabe CL, dans Glas et ailleurs, avouant un plaisir volé [un plaisir est toujours volé, pensé-je], ces raisins par exemple sur le vignoble du propriétaire arabe, de ces rares bourgeois algériens d’El-Biar, [figue ou raisin ?] qui nous menaça, Claude et moi, nous avions huit ou neuf ans, de nous remettre à la police après que son gardien nous eut pris la main sur la grappe, et ce fut l’éclat de rire nerveux quand il nous laissa partir en courant, depuis je suis les confessions de vol au coeur des autobiographies, la ventriloquie homosexuelle, la dette intraduisible, le ruban de Rousseau, les poires de sA, nam id furatus sum, quod mihi abundabat et multo melius, nec ea re uolebam frui, quam furto appetebam, sed ipso furto et peccato. arbor erat pirus in uicinia nostrae uineae pomis onusta nec forma nec sapore inlecebrosis […] non ad nostras epulas, sed uel proicienda porcis, etiamsi aliquid inde comedimus, dum tamen fieret a nobis quod eo liberet, quo non liceret. ecce cor meum, deus, ecce cor meum, quod miseratus es in imo abyssi, comme si au-delà du besoin, mais encore ployé sur lui, le circoncis se caressait au vol de ce qu’il adresse à sa mère, te dis-je, ô mohel [au mot elle, homo — el], en fouillant dans l’armoire de sa chambre, sous ses yeux qui ne me voient plus, chaque fois que je suis à Nice auprès d’elle pour constater qu’elle n’a presque rien gardé […] des cartes et lettres que je lui écrivis pendant près de trente ans, deux fois par semaine […][xvi].

 

S’il avait pu il se serait volé lui-même ses lettres mais il est volé d’avance par sa mère et dépouillé de son propre legs. Ainsi le circoncis se caresse avec le vol fantôme de lettres volées par lui à elle par elle à lui.

Sitôt pubère, voleur et même un peu plus, la scène se passe rue d’Aurelle-de-Paladines, El-Biar (encore elle, encore el[xvii]), elle s’y passe et continue de s’y passer aujourd’hui comme en 1940, elle ne passe pas, il y a des figues à voler, volées, mais celui qui vole et le reste ce n’est pas « moi », ce n’est pas Je soussigné Jacques Derrida, c’est tu, toi, par enallage. Je tire du jeu l’épingle que tu plantes à la place de Je. « Tu ne vieillis plus », tu continues à faire et voler la figue dit-il, toi le petit Jackie Élie Baba, tandis que moi j’écris je veille et je vieillis.

Et après : ça continue, ils continuent, lui l’enfant qui bande sur le lit de son père, lui qui tourne cinquante-neuf fois pour toutes et l’éternité autour du lit de sa mère. Il lit aux lits de lui-même. Mais quand même, à neuf ans, dix ans peut-être, il n’avait pas lu saint Augustin, ou bien si ? Peut-être. On ne sait jamais avec lui. Mais saint Augustin l’avait lu déjà. Il était lu. Il est élu. Comme s’il avait tout déjà lu.

Et après :

« Quinze pages pas plus », m’avait-on prévenue. Assez volé de place. La plume doit ici me tomber des mains. (Vite un dernier aveu : cette plume je la piquai à Rousseau, un jour de Confessions qui me fait rire tout à la fois de lui, Rousseau, lui, Derrida, comme de moi. Souvenir d’une chasse aux pommes (pommes, poires, figue, raisin) chez Mr Verrat (vraiment un verrat !). Vous vous souvenez ?

 

J’allai chercher la broche […]. Je piquai plusieurs fois sans succès ; enfin je sentis avec transport que j’amenais une pomme. Je tirai très doucement : déjà la pomme touchait à la jalousie : j’étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur ? La pomme était trop grosse […]. À force d’adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l’une après l’autre ; mais à peine furent-elles séparées, qu’elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction. […] Le lendemain, retrouvant l’occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j’allonge la broche, je l’ajuste ; j’étais prêt à piquer… Malheureusement le dragon ne dormait pas ; tout à coup la porte de la dépense s’ouvre : mon maître en sort, croise les bras, me regarde et me dit : « Courage !…»

 

La plume me tombe des mains.

Dit-il. Dis-je. Piquée.)

 


 

[i] Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre ou La prothèse d’origine, Paris, Galilée, coll. « Incises », 1996, p. 46, 59, 79, 80.

[ii] « Période 47 », dans Jacques Derrida et Geoffrey Bennington, Jacques Derrida, Paris, Seuil, coll. « Les Contemporains », 1991, p. 229-230, 231, 232, 234.

[iii] Jacques Derrida, Demeure. Maurice Blanchot, Paris, Galilée, coll. « Incises », 1998, p. 32.

[iv] Ibid., p. 32.

[v] « Période 4 », dans Jacques Derrida et Geoffrey Bennington, Jacques Derrida, op. cit.,

p. 23. Je souligne.

[vi] Ibid., p. 23-24.

[vii] Thomas Bernhard, « Montaigne », trad. de Jeanne Etoré, Bernard Lortholary, Dominique Petit, Claude Porcell, dans Événements, Paris, L’Arche, 1988, p. 53.

[viii] Paul Celan, Strette, trad. d’André du Bouchet, Paris, Mercure de France, 1971

[ix] Jacques Derrida, Ulysse gramophone. Deux mots pour Joyce, Paris, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1987, p. 9-10.

[x] Jacques Derrida, Schibboleth. Pour Paul Celan, Paris, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1986, p. 11-12.

[xi] Hélène Cixous et Jacques Derrida, Voiles, Paris, Galilée, coll. « Incises », 1998, p. 23.

[xii] Jacques Derrida, Demeure. Maurice Blanchot, op. cit., p. 34-35.

[xiii] Ibid., p. 32, 48, 51.

[xiv] Jacques Derrida, Glas, Paris, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1974, p. 8.

[xv] Jacques Derrida et Geoffrey Bennington, Jacques Derrida, op. cit., p. 49.

[xvi] « Période 31 », dans Jacques Derrida et Geoffrey Bennington, Jacques Derrida, op. cit., p. 150, 151, 152. Je souligne.

[xvii] « Période 47 », dans Jacques Derrida et Geoffrey Bennington, Jacques Derrida, op. cit.

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